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« Dreams » : l’apothéose de Michel Franco

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Publié le

6 février 2026

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Maître adouci du cinéma mexicain, Michel Franco offre un splendide rôle à Jessica Chastain dans une romance magnifique et cruelle.
© Dreams

Les cinéastes contemporains mexicains se divisent grosso modo en trois catégories : ceux qui s’exfiltrent à Hollywood en adoptant les codes en vigueur (Guillermo del Toro et sa lente dérive Disney-wokiste) ; ceux qui, sans les adopter, parviennent à s’abonner aux films de prestige : Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu ; enfin, ceux qui préfèrent pratiquer encore le dolorisme cruel et natif à l’ombre des principaux festivals européens comme Carlos Reygadas et Amal Escalante. Hors de cette typologie, un curieux spécimen se distingue toutefois : Michel Franco, dont le dernier film, Dreams, illustre cet entre-deux, jusque dans sa localisation, entre États-Unis et Mexique.

Débuts calamiteux et résurrection

Les premiers films de Franco rapidement remarqués et primés, à Cannes notamment, explorent une veine sociale-sadique glaciale qui les a fait prendre en grippe par la critique française (à l’exception d’un unique défenseur acharné, François Bégaudeau). Dès l’origine, le cinéma de Franco agit comme une boîte noire enregistrant tous les travers de la société mexicaine, ceci poussé à son paroxysme dans Nouvel ordre (2020). Cette chronique d’une révolution imaginaire tente de marcher dans les pas de Salò ou les 120 Journées de Sodome, sans parvenir à mener de front le récit de la vie d’un groupe paramilitaire et celui des destinées des malchanceux qui vont croiser sa route. Ce film effroyablement raté marque la fin d’un cycle, et Franco succombera à la dépression après sa réalisation, dont il sortira avec un chef-d’œuvre : Sundown (2021). Coproduit par Tim Roth, cette dérive immobile suit l’émiettement d’une famille fortunée en vacances à Acapulco mais commotionnée par un deuil. On y retrouve une fratrie divisée sur fond de violents contrastes sociaux. Le style elliptique et pratiquement antonionien fait merveille ; Franco se livre à une véritable direction du spectateur en retardant quelques informations capitales. Il y a quelque chose de L’Étranger dans Sundown, un abandon à la vibration lumineuse du monde autrement plus camusien que son adaptation récente par François Ozon, et pas seulement à cause d’un meurtre soudain sur une plage.

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Le meilleur film de Franco

Ce rapprochement hollywoodien – par le biais de Tim Roth – est plus soutenu encore dans le doublé de films suivants, tous deux produits et interprétés par Jessica Chastain. Si Memory est un mélodrame d’assez bonne facture, surtout remarquable pour une scène d’affrontement familial en plan-séquence où la caméra enregistre la position de chacun des membres et leur évolution ou non face à une révélation traumatique, Dreams (2023) s’impose comme l’un des meilleurs films de Franco. Frappe dès les premiers plans un sens de la mise en scène qui tient notamment sur l’idée de distance. Il n’y a pratiquement pas de gros plans dans Dreams, mais des plans moyens ou larges, l’identification du spectateur avec les personnages n’est pas recherchée a priori, et ceux-ci sont d’abord présentés comme des énigmes. Le lien entre un jeune Mexicain entré illégalement aux États-Unis et une riche philanthrope dont il squatte l’appartement s’éclaircit au fur et à mesure. Le va-et-vient entre le Mexique et San Francisco résume la romance impossible entre les deux, et la place que chacun assigne à l’autre. Le plus troublant est que rien à l’image ne distingue les deux pays, comme si l’on avait affaire à un seul continuum géographique tenu dans les deux cas par les puissances de l’argent. D’une certaine façon, Dreams est un conte moral où Michael Haneke ferait la nique à Éric Rohmer, dont nous revient l’exergue de son film Nuits de la pleine lune : « Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd la raison ». Ce dernier point est aggravé du fait que les domiciles sont situés dans deux pays contigus. Le choix des carnations intensifie le contraste entre les acteurs et leurs personnages. Le basané Isaac Hernández, véritable étoile de l’American Ballet Théâtre, joue un aspirant danseur promis à toutes les gloires. Face à lui, la rousseur diaphane de Jessica Chastain – extraordinaire – s’épanouit dans des tenues d’une grâce un peu réfrigérante, tant elles mettent en valeur la pâleur de son teint.

Microcosme et macrocosme

Le physique de Chastain est partie intégrante du personnage, il suffit de voir comment l’apparition du rouge, d’abord anodine – deux panneaux STOP, et un camion de la même couleur – prend une dimension prémonitoire à mesure qu’avance la narration. Les scènes de sexe n’ont aucune gratuité et font ressortir les rapports de pouvoir derrière l’histoire d’amour. Chaque geste ou déplacement est littéralement chorégraphié, notamment dans la seconde étreinte qui utilise comme fond la claire-voie d’escaliers. Ce motif alternant l’ombre et la lumière est plusieurs fois repris par Franco, comme une illustration secrète du scénario. On pourra regretter que la dernière partie joue un peu trop à l’arroseur-arrosé et que le film se résolve avec la rudesse d’un théorème. Franco n’en filme pas moins les humains comme on le fait de moins en moins : chacun est la partie d’un tout, constitué par un espace faussement ouvert où les routes peuvent se croiser tout en restant éternellement parallèles, et où les frontières s’imposent d’abord dans les esprits.


DREAMS (1H38), de Michel Franco avec Jessica Châtain, Isaac Hernández, Rupert Friend, en salles le 28 janvier.

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