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Finkielkraut passe à la question

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Publié le

10 février 2026

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Avec « Le Cœur lourd », une conversation conduite par Vincent Trémolet de Villers, l’éminent philosophe signe son texte le plus personnel et livre un autoportrait tout en nuances.
© Benjamin de Diesbach

Les mots sont l’outil avec lequel travaillent ces artisans de la pensée qu’on appelle les philosophes, pour appréhender le monde. Tâche difficile et périlleuse qui, quand elle est mal exécutée, ajoute du malheur au monde selon la maxime camusienne. Alain Finkielkraut semble habité par cette leçon. Plutôt qu’à l’élaboration de pompeux systèmes ou l’annonce de prophéties qui se révèleront fausses, sa geste philosophique, plus modeste, plus scrupuleuse, et par-là plus précieuse, consiste à rendre compte, avec le plus de précisions possibles, selon les infinies variétés offertes par cette langue française qu’il chérit tant et manie si bien, de la comédie humaine. Penser, il ne peut le faire sans s’appuyer sur la foule de textes et d’auteurs qu’il a rencontrés chemin faisant ; autant de compagnons de route qui lui permettent d’accéder au monde, et qu’il cite abondamment pour leur dire toute sa reconnaissance d’avoir si bien su formuler les choses. On le sait trop bien, cette manière de philosopher, Finkielkraut l’a mise au service de la culture, au sens le plus large du terme, pour la défendre avec une extrême délicatesse face à tous les assauts qui lui sont lancés. La langue au service de la langue.

Mais qui se cache derrière cet intellectuel aussi éminent qu’énigmatique ? Avec Le Cœur lourd, livre d’entretien magnifiquement préfacé et impeccablement conduit par Vincent Trémolet de Villers, directeur délégué de la rédaction du Figaro, Alain Finkielkraut fait deux pas de côté. Ces entretiens n’ont pas vocation à introduire une œuvre profuse, mais à dévoiler les passions, les souvenirs et les tourments de leur maître d’œuvre. Ce texte, le plus personnel, dont la genèse est racontée en préambule, a d’ailleurs été écrit sans la certitude d’être un jour publié, avec au terme de chacune des rencontres cette même question : « Stop ou encore ? »

Courants contraires

Finkielkraut est traversé de courants contraires, et c’est sans doute ce qui fait le suprême intérêt de cet autoportrait confessé et tout en nuances. S’il n’a pas l’impétuosité du Désespéré de Gustave Courbet, il est parcouru des mêmes déchirements, « le cœur lourd », d’où ce ton si particulier, fait de ruminations angoissées, nostalgiques et fulgurantes. À l’heure des grands alignements, Finkie reste l’homme des interstices – ce que l’époque devait lui faire payer.

Il y a d’abord le fils de déportés polonais, méfiant à l’égard de cette France un temps antidreyfusarde et vichyssoise, qui s’est depuis fait le défenseur de l’identité nationale, aujourd’hui menacée de disparition. « À mesure qu’un nouveau peuple prend possession des lieux, le peuple français renonce au plus fondamental de tous ses droits, le droit à la continuité historique. » Ce livre est un vibrant hommage à la France de son enfance, et la preuve d’un enracinement sincère et charnel (« malgré Barrès et grâce à Simone Weil »), désormais teinté de mélancolie : « Me sentir français, c’est, en étrange pays dans mon pays lui-même, avoir la nostalgie de la France. »

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Il y a ensuite cet avocat de la République, admirateur des hussards noirs, qui doit constater combien la République post-bourdieusienne, par égalitarisme, a répudié sa haute mission en sabotant l’école et en bradant la culture : « Pour ne plus avantager les héritiers, elle a choisi de déshériter tout le monde. » Peut-être était-ce même, dans une perspective tocquevilienne, son issue fatale : « En démocratie, tout est voué à devenir démocratique. Aucun domaine de l’existence n’échappe à l’exigence d’égalité, pas même l’école. »

Il y a encore cet homme de gauche qui, à mesure que ses anciens camarades trahissaient tout, s’est réfugié à droite jusqu’à devenir l’un de nos meilleurs penseurs de la transmission. Comment le définir politiquement ? Il se dit « conservateur-libéral-socialiste », soucieux à la fois de défendre notre héritage, de préserver les libertés individuelles et de faire obstacle aux dérives du capitalisme, « mais en aucun cas progressiste » pour la bonne raison qu’« il n’y a pas de débat démocratique possible dans une démocratie en marche vers son accomplissement ». La possibilité du dialogue désaccordé, voilà d’ailleurs le sens de son émission « Répliques » : « Maintenir la conversation coûte que coûte, défendre la pluralité humaine contre le partage de l’humanité entre vivants de plein droit et survivants d’un monde révolu, tel est l’objectif que je m’assigne, semaine après semaine. »

Il y a enfin – c’est l’objet d’un dernier chapitre implacable et essentiel – le défenseur inconditionnel d’Israël qui doit lutter pied à pied avec l’antisémitisme de l’extrême gauche autant qu’avec la politique coloniale de Benyamin Netanyahou, au point de défendre la reconnaissance de la Palestine.
Israël est déchirée entre deux conceptions du judaïsme, analyse Finkielkraut : d’un côté le judaïsme de la justice fondé sur les Tables de la Loi ; de l’autre celui de la promesse, prêt à piétiner la morale pour accomplir sa mission. « Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine sans avoir la consolation de l’innocence. C’est cela, le cœur lourd. »

De la prière

Vincent Trémolet de Villers emmène Alain Finkielkraut sur des terrains plus inattendus. Certains plus légers : ainsi figurent, dans sa mythologie populaire, Louis de Funès et de Bourvil, le Tour de France, le PSG et les Beatles. Au détour d’un chapitre sur les animaux, Finkie nous expose un véritable bestiaire médiéval, chantant sa passion bien connue des vaches et des éléphants, sa tendresse pour l’âne et le crapaud grâce à un poème d’Hugo, sa déférence pour moutons et cochons, son horreur toutefois des serpents, fauves et pigeons.

Des terrains plus graves et existentiels aussi, comme la mémoire de la Shoah (« Ce n’est pas l’oubli qui nous menace, c’est l’orgie analogique. »), l’impossible réconciliation entre Maurras et Péguy, et encore l’amour bien sûr, sujet déjà au cœur de Pêcheur de perles. Interrogé sur sa pratique de la prière, Finkielkraut confesse y recourir quelques fois pour rendre grâce ou invoquer de célestes secours. Mais au pays de l’athéisme triomphant, transpire surtout chez lui l’angoisse d’un orphelin de Dieu, d’un agnostique qui aimerait croire mais que tout renvoie tragiquement à sa propre finitude : « L’inexistence de Dieu se présente à moi comme un savoir, et ce n’est pas un savoir conquérant. »


LE CŒUR LOURD, ALAIN FINKIELKRAUT, GALLIMARD, 176 P., 18,50 €

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