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Lolita Pille est-elle devenue l’anti-Édouard Louis ? Presque

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Publié le

10 février 2026

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© Romy Alizée

À l’automne dernier, dans Que faire de la littérature ?, Édouard Louis prônait une littérature militante, soi-disant « lyrique et révolutionnaire », c’est-à-dire kitsch et enrégimentée, revenue à tous les poncifs totalitaires du xxe siècle, indifférente au style, suspicieuse à l’égard de la fiction, platement victimaire, réaliste et frontale. En ce début d’année 26, voici que Lolita Pille sort son propre essai sur la question, avec Antigone reine, qu’on pourrait presque lire, sur de nombreux points, même si tel n’était pas son but, comme une réplique à Édouard Louis. On se réjouit en tout cas que de tels débats aient lieu à une époque où la littérature, privée d’écoles, de tradition ou d’avant-gardes, ne se caractérise plus, formellement, que par des sujets plus ou moins tendances. On se rassure aussi qu’une autrice prenne la plume pour en défendre les prérogatives propres au moment où l’exploitation idéologique de la littérature devient la solution la plus facile et la plus fallacieuse pour lui donner de la consistance et une aura marketing pseudo-sulfureuse. 

Un progressisme intelligent ?  

Est-ce sa retraite de huit années en Bretagne loin des frasques parisiennes, évoquée à plusieurs reprises dans son essai et vécue comme une parenthèse initiatique, qui a élevé Lolita Pille à un niveau de conscience littéraire aussi prégnant ? C’est fort possible et c’est l’impression que donne son livre, quels que soient ses biais ou ses travers, d’une perception à la fois supérieure et viscérale de l’expérience créatrice. Son essai est l’occasion de développer une longue et profonde réflexion nourrie de sa double expérience de lectrice et d’autrice et de restaurer un certain nombre d’anciennes vérités par de nouveaux arguments, tout en articulant l’ensemble assez adroitement avec la morale progressiste qu’elle épouse globalement tout en tentant de résister à ses apories ou ses pires conséquences. Ainsi Pille réhabilite-t-elle le personnage et la fiction à une époque où règne le témoignage brut, la narration contre le narratif, l’écriture noire, chargée d’images et d’idées, contre l’écriture blanche omniprésente, la primauté de l’esthétique sur le politique, et la position d’omnipotence du créateur contre le narcissisme victimaire. Elle montre même la voie d’un féminisme sans rancœur, armé d’humour, et retournant la relégation en position stratégique.

Lire aussi : Éditorial culture de Romaric Sangars : Nourritures modernes

Antigone ambiguë

Se réclamant de Proust et Woolf plutôt que d’Annie Ernaux et citant Nietzsche, Deleuze, Bernanos, Kafka, Plath et Weil, Lolita Pille parle depuis une haute lignée et sait à la fois dépasser les classifications inutiles (affirmer que Game of Thrones ou Breaking Bad sont des séries qui valent mieux que certains Goncourt) et rester vigilante sur les critères essentiels (nous démontrant comment la valeur de l’autrice « afro-féministe » Toni Morrison est littéraire avant que d’être militante). Si sa pensée esthétique est claire et tranchante, en revanche, l’arrière-plan philosophique reste souvent flou pour se compromettre avec un néo-progressisme d’atmosphère avec lequel elle ne partage pourtant aucune valeur fondamentale, puisqu’elle recherche l’émancipation selon des voies initiatiques plutôt que politiques.

Si elle nous met en garde à juste titre contre le Créon trumpiste qui élimine Toni Morrison des bibliothèques, Lolita Pille se montre très accommodante, bien qu’en désaccord, avec les Créon gauchistes de ses amis prêts à supprimer Proust parce que « bourgeois ». Sacrifiant à la mode de l’essai chargé d’arguments autobiographiques, l’ensemble, sensible et élégant, est alourdi d’une pédagogie trop touffue. Il n’empêche, même si l’on aimerait parfois cette Antigone plus absolue et moins perméable aux slogans du jour, Lolita Pille s’en révèle un avatar salutaire.

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