Le nom était parfait. Quelques mois après l’ouverture, Gainsbourg en parlait déjà dans son single « Qui est in qui est out ». On rêverait d’une pareille publicité. Dans les quartiers chics, on va alors Chez Régine ou Chez Castel. Au Bus Palladium, pas de tenue correcte exigée. On y passe du rock’n’roll anglais et américain, les tubes des yéyés, entre autres. Non loin, les effluves vicieux de la place Blanche diffusent un parfum canaille sur tout le quartier ; et en contre-bas, il y a cette discothèque incontournable, unique. Depuis, les néons du Bus ne guident plus nos pas égarés, nos yeux vitreux et nos appétits de noctambules. En 2022, les portes de ce pénitencier paradisiaque pour âmes damnées se sont fermées. Changeant encore notre beau Paris, mais peut-être pas pour toujours. D’abord, sa résurrection est proche. Ensuite, même si elle rate, il restera toujours quelques souvenirs contre lesquels se lover. J’eus la chance de connaître les derniers soubresauts de cette aventure distordue et décadente : je l’avoue, être nostalgique est une profession de foi.
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Ma jeunesse avec Cyril Bodin…
Le dernier directeur artistique du lieu, Cyril Bodin, en a vu passer. Il fut celui qui guida le Bus Palladium durant la période où je l’ai fréquenté, de 2010 à 2022. Quand j’arrivais à Paris, lui prenait place dans ce temple rock (comme on dit quand on n’a pas d’idée). Le Gibus commençait son immonde métamorphose à l’heure où les groupes des « bébés rockeurs » (mais si, souvenez-vous, ces groupes que vous adoriez détester, des Naast aux BB Brunes en passant par les Second Sex et Les Shades) disparaissaient presque tous. Une nouvelle vague de musique électronique impulsée par les voyages en EasyJet des fêtards poudrés commençait à déferler sur la capitale. Mais l’irréductible Bus Palladium gaulois résistait encore. À sa tête, donc, ce Cyril Bodin qui a publié il y a peu un livre gorgé d’anecdotes sur cette époque. Il y parle de Peter Doherty, bien sûr : voisin du lieu, aussi pénible qu’attachant trouble-fête ; de Yarol Poupaud, que l’on croisait souvent là-bas. Et de dizaines d’autres qui furent du dernier voyage.
… Aladdin, André Breton et Elvis
Mes virées au Bus Palladium étaient méthodiques, rituelles. Un même ami, toujours, m’invitait chez lui, rue Jasmin. Aux alentours de minuit, nous prenions un carrosse direction la rue Fontaine. Une certaine magie impalpable apparaissait à mesure que nous approchions du lieu. Aller au Bus, c’était un peu comme frotter la lampe d’Aladdin. À quelques dizaines de mètres du club vivait autrefois un autre mage : André Breton, saint-patron des surréalistes. Je pensais à lui à chaque fois que j’allais là-bas. Devrais plutôt dire là-haut. Une faune repérable entre mille se retrouvait dans la file d’attente gouvernée par Elvis, physionomiste culte du Palladium. C’était notre Palace, notre Studio 54. En ratant presque tout, nous avions malgré tout réussi à attraper la queue de comète de quelque chose : la fin du Bus Palladium. Nous fûmes la dernière génération à ne pas naître avec un écran d’ordinateur devant le visage, nous fûmes en quelque sorte aussi la dernière génération de l’Ancien Monde. Le Bus Palladium était un vaisseau, le Nautilus bordélique témoin des temps jadis. Et pour paraphraser Talleyrand (et en exagérant sans doute), je dirai que qui n’a pas connu les extrêmes splendeurs du Bus Palladium n’a pas connu les derniers feux de la douceur de vivre d’un Paris aujourd’hui englouti. Émergera-t-il à nouveau ? Ses nuits à venir surpasseront-elles en beauté les nuits regrettées d’hier ? Réponse au printemps prochain.





