Dans sa pièce Nathan le Sage (1779), Lessing développe une parabole empruntée à Boccace : un riche Oriental avait un anneau d’une valeur inestimable, possédant la vertu de rendre son possesseur agréable à Dieu et aux hommes. Il avait promis de le léguer, avec son héritage, à son fils préféré. Mais ne sachant quel fils choisir, il commanda à un artisan deux copies de la bague absolument identiques à l’originale et en donna une à chacun. À sa mort, tous trois prétendirent posséder l’anneau authentique, mais aucun ne fut capable de le prouver – tout comme les trois religions abrahamiques se disputent l’héritage de la vraie foi. Les frères portèrent alors leur querelle devant un juge, qui trancha le différend : en vertu du pouvoir de la bague, l’homme le plus agréable à Dieu et aux autres serait reconnu comme l’héritier légitime. Et le juge d’ajouter : « La vraie bague s’est sans doute perdue. » En d’autres termes, aucune religion n’est en mesure de prouver son authenticité car son origine s’est perdue. Dès lors, la religion la plus authentique est celle qui apporte à l’humanité les plus grands bienfaits – selon l’adage biblique « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Matthieu, 7, 16). Pour le philosophe des Lumières, aucune religion ne détient la vérité, puisque la vérité n’excède pas le cercle de la rationalité humaine ; mais aucune, pourtant, ne cessera de prétendre à l’hégémonie. Pour mettre un terme aux conflits qui déchirent l’Europe depuis 250 ans, Lessing propose une solution : autoriser chaque religion à se croire héritière de la vérité, tout en mettant chacune au défi de prouver leur supériorité par ses effets sur les hommes et les sociétés.
Juger l’arbre à ses fruits, c’est précisément ce que se propose Ferghane Azihari dans son dernier livre, L’Islam contre la modernité. Brisant tous les tabous, renversant tous les préjugés, le journaliste place l’islam – religion et civilisation confondues – face à son bilan, quatorze siècles après sa fondation. Convoquant une imposante documentation, il rappelle comment, depuis Mahomet, dans tous les pays que l’islam a conquis, les cultures florissantes ont fait place à l’obscurantisme, au marasme économique, à la dictature et à la violence : « Corruption, superstition, despotisme, fanatisme, guerres, mépris des savoirs profanes, de la différence et de la moitié du genre humain. ». Multipliant les exemples et les comparaisons, il montre que ces maux sont directement imputables à la religion musulmane, selon l’intuition de Condorcet : « La religion de Mahomet […] semble condamner à un esclavage éternel, à une incurable stupidité, toute cette vaste portion de la terre où elle a étendu son emprise. » Les musulmans furent les premiers à le constater et à se désoler devant l’état d’arriération de leur pays, dès le Moyen Âge. Les cultures florissantes de l’Inde, de la Perse, de l’Arabie, de l’Égypte, de la Syrie, de l’Empire byzantin ont été stérilisées par l’envahisseur, qui a effacé jusqu’à la mémoire des civilisations préislamiques pour dissimuler son échec.
Échec intellectuel, d’abord. Ces peuples n’ont jamais manifesté de curiosité pour les langues de la culture antique (grec, latin, copte, syriaque), ni plus tard pour les langues occidentales, alors que dès le xiie siècle, l’Europe découvrait le Coran grâce à Pierre le Vénérable et que François Ier créait à Paris la première chaire d’arabe. Il a fallu attendre Champollion pour que les hiéroglyphes soient déchiffrés, et les archéologues anglais, français et italiens pour que les vestiges romains soient exhumés. Cette indifférence à « l’autre » n’est pas compensée par les réalisations scientifiques : les musulmans sont responsables de moins de 0,1 % des découvertes originales et de 1 % des prix Nobel, pour 25 % de la population mondiale (contre plus de 20 % des Nobel pour les Juifs, qui représentent 0,2 % de la population). L’auteur n’évoque pas les réalisations de l’art islamique, qui auraient permis d’introduire quelques nuances dans cette condamnation univoque.
Échec politique, ensuite. Tout libéralisme est impossible dans les pays régis par la loi islamique, considérée comme infrangible parce que dictée par Dieu : elle stipule l’infériorité et la soumission des femmes, la lapidation des femmes adultères, prône l’esclavage et la conversion forcée des infidèles : « La guerre sainte est un devoir religieux parce que l’islam a une mission universelle et que les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force », disait Ibn Khaldoun. Combien reste-t-il encore de chrétiens en Orient ? Plus encore, sans l’assassinat des apostats, cette religion se serait éteinte dès la mort du prophète, disait le fondamentaliste Youssef Al-Qaradawi.
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Ferghane Azihari dresse un réquisitoire sans appel : « Les musulmans forment le groupe le plus xénophobe et réfractaire à la science, à la liberté de conscience, au pluralisme, à l’égalité, à la séparation du temporel et du spirituel. » Plus encore – et c’est la grande force du livre –, il invalide tous les clichés bien-pensants : la distinction factice entre islam et islamisme (inexistante dans la langue arabe) ; le mythe d’une cohabitation heureuse entre les religions dans l’Espagne andalouse ; l’idée que la traite négrière serait surtout occidentale, alors que les pays musulmans l’ont pratiquée plus longtemps et plus intensivement, à la suite de Mahomet (98 % des esclaves vendus aux Européens l’ont été par des courtiers africains) et qu’ils ne l’ont abolie que sous la pression des Occidentaux ; la dénonciation ad nauseam de l’impérialisme occidental, tandis que l’impérialisme musulman ne suscite que la fierté ; l’explication économique du terrorisme, alors qu’il recrute dans les classes aisées ; l’idée que le racisme serait surtout le fait des blancs, alors que ces sociétés sont parmi les plus fermées à la différence ; le bilan exclusivement négatif de la colonisation, qui a pourtant légué un réseau d’infrastructures et d’institutions remarquable.
L’auteur se scandalise de notre complaisance systématique pour l’islam, depuis le petit père Combes, qui n’hésitait pas à fermer les écoles catholiques et à exiler les congrégations, mais recommandait le plus grand respect à l’égard des élèves musulmans, jusqu’à Christiane Taubira, qui déclarait : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les jeunes musulmans ne portent pas sur leur dos tout le poids des méfaits des Arabes. » Cette complaisance révèle en réalité une condescendance : éternels mineurs, les musulmans seraient incapables d’affronter leur histoire et de faire leur autocritique. L’agressivité envers l’Occident de certains dirigeants, à commencer par Tebboune et Erdogan, s’explique par le refus d’assumer la responsabilité des maux frappant leur société : « Une blessure narcissique ne cesse d’épuiser le moi arabe depuis qu’il s’est découvert, après le choc avec l’Occident, dans un état de décadence dans le miroir de l’Autre parvenu au développement », analyse le penseur syrien Georges Tarabichi.
Au terme de cette accablante démonstration, Ferghane Azihari préconise une seule solution, à la suite de Renan : « Émanciper le musulman de sa religion est le meilleur service qu’on puisse lui rendre. » La conclusion en appelle à une « apostasie de masse », à l’image de celle qu’embrasserait à bas bruit la population iranienne. Il y a urgence à résister à l’islamisation de l’Europe, qui remporte tous les jours des victoires idéologiques et législatives : la survie de la civilisation est en jeu. Contre ceux qui en appellent, tel Éric Zemmour, à une rechristianisation de la France, l’essayiste juge que le christianisme serait moins efficace que la République laïque pour faire barrage à l’islam puisque, dans le passé, il s’est partout montré incapable de lui résister. Et les rares pays musulmans qui se sont un temps modernisés (Tunisie ou Turquie) l’ont fait au nom du progrès, pas du christianisme.
Mais faut-il opposer les deux ? En faisant des « fables des Évangiles » et des « mensonges coraniques » autant de superstitions à dépasser, le libre-penseur oublie que les valeurs démocratiques sont des rejetons de la religion chrétienne : le concept de personne, la dignité intrinsèque de la vie humaine, la liberté de conscience, l’égalité de droit ou la fraternité sont autant de principes hérités du christianisme. De sorte que la bonne santé démocratique de l’Europe dans la seconde moitié du xxe siècle est moins liée à la sécularisation de ces sociétés qu’à l’inertie de l’anthropologie et de la morale chrétiennes.
À mesure que s’efface cette matrice, la cupidité se déchaîne sans complexe, les rapports sociaux se brutalisent, l’euthanasie et l’eugénisme s’étendent, le transhumanisme menace l’humanité de péremption. Le libéralisme occidental ne serait-il pas plutôt la queue de comète de la chrétienté ?






