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Jean Rouaud : une magistrale récapitulation

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Publié le

13 avril 2026

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Le Goncourt de l’an 1990 nous offre, en vieil écrivain mi-sage mi-fou, une formidable méditation de 600 pages sur la Bible, l’histoire de l’humanité et les temps présents. Et le miracle se produit : nulle pesanteur ; mille éclats lucides et facétieux – un véritable tour de force.
© Romée de Saint Céran

Le privilège de l’âge, se dit-on, mais surtout d’un talent supérieur. Parce qu’il faut quand même relever pareille gageüre ! À partir d’une question présumée absurde du bouddhisme zen, passant par les arbres mythiques et faisant une boucle sur la scène du Godot de Beckett, Jean Rouaud lance une méditation libre, extra-divagante, sur les scènes des évangiles répercutées sur les portails des cathédrales, répliquant aux quêtes bouddhiques, renvoyant aux références de l’Ancien Testament comme à mille autres. Folle intertextualité et invraisemblable fluidité de la chose, on se laisse transporter sur ce fleuve sans même s’en rendre compte, combien même ses sujets sont si graves, subtils, élevés, archaïques, atemporels, tant Rouaud nous charme avec son ton à la fois élégant, familier et badin. Exemplaire d’un certain génie français, l’écrivain parvient à rapatrier l’univers dans le charme d’une conversation de salon.

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Une cartographie spirituelle

Au fur et à mesure de l’étirement de ses réflexions, Rouaud ouvre le champ de plus en plus large, au point qu’il peut passer de la révolution néolithique à Staline en un paragraphe avant de slalomer entre Homère et Beckett. Emporté dans la navigation, tombant dans un océan de références, découvrant un horizon de plus en plus vaste de la mémoire humaine, le lecteur se laisse présenter une cartographie fascinante relatant la grande aventure collective depuis les grottes jusqu’à nos jours en passant par le Christ ou le sacrifice des animaux comme autant de divinités déchues. « Ainsi la mémoire archaïque ne lâche rien. On croit s’en être débarrassé depuis qu’on garde les moutons plutôt que de courir après le gibier, qu’on regarde le blé lever en s’éventant sous la tente, elle n’en finit pas de nous rappeler, en déroulant le long fil inconscient de notre aventure humaine, par où nous sommes passés et d’où l’on vient. » L’écrivain révèle ainsi un immense réseau symbolique, et après avoir télescopé les habitats physiques et psychiques de l’espèce, il dévoile les mues de ses représentations jusqu’à l’homme-dieu définitivement humanisé.

Un zoom vertigineux

Dans sa dernière partie, après de telles perspectives, Rouaud opère un zoom vertigineux et passe des généalogiques générales à sa généalogie personnelle et à la situation présente. Du côté de la généalogie personnelle, comment un écrivain portant le nom du plus singulier des évangélistes, né dans un moment de déchristianisation, reprit finalement possession de sa maison imaginaire, la Bible, tout en comprenant qu’elle était « hors-sol », qu’elle venait d’ailleurs. Du côté des temps présents, la dette impossible envers le peuple juif perçu comme à la fois renégat et indispensable témoin, et la résurgence de l’antisémitisme le plus virulent depuis le 7 octobre 2023, l’accusation de « déicide » ayant été commuté en « génocide » mais portant le déchaînement des mêmes affects. En somme, La Maison imaginaire est un extraordinaire exercice de situation, dans une logique évolutionniste plutôt que providentialiste, dans un rapport d’héritier réconcilié et de poète payant sa dette plutôt que comme croyant inspiré par le Verbe, mais prenant acte, quoi qu’il en soit, de l’ébranlement de toutes les bases et accomplissant, pour tenir le choc, cette formidable acrobatie littéraire.


LA MAISON IMAGINAIRE, JEAN ROUAUD, GALLIMARD, 608 P., 27€

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