Le difficile épisode historique mondial de la Covid-19 ne réclamerait qu’une description purement scientifique et épidémiologique, s’il n’avait été tellement significatif du bouleversement des mentalités.
Les populations humaines ont toujours été frappées, à intervalles irréguliers, par des épidémies qui parfois décimaient par millions. Le plus intéressant ici, c’est la différence abyssale de réaction devant la Covid et devant la grippe de Hong Kong en 1969, c’est-à-dire peu de temps avant – quelques décennies, soit une génération. Cette grippe grave, à l’égal de notre Covid, a frappé la France venant d’Espagne au moment de l’hiver 1969-70. On estime qu’elle fit 31 000 morts français en décembre-janvier (un million dans le monde), outre un si grand nombre de malades qu’on annulait des classes faute de professeurs et des trains faute de cheminots. Des institutions ferment ; dans certaines régions, un quart de la population est alité. Les hôpitaux sont débordés par l’afflux de malades graves qui arrivent en brancard et meurent d’hémorragie pulmonaire, à tous les âges. On n’a pas le temps de sortir les morts, et on vaccine dans la rue, avec des étudiants en médecine qu’on a été chercher dans les amphis.
Or comment l’opinion publique réagit-elle à cette situation qui ressemble tellement à celle que nous avons vécue au moment de la Covid ? Eh bien… on rigole. C’est une psychose collective, dit Le Monde, car cette épidémie n’est « ni grave ni nouvelle ». « C’est un marronnier d’hiver », écrit France-Soir, pendant que les pouvoirs publics minimisent et plus souvent se taisent, beaucoup plus intéressés par les guerres du Vietnam ou du Biafra.
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La question n’est évidemment pas de juger les réactions des uns et des autres, mais de comparer les réactions incroyablement différentes dans ces deux situations bien analogues. Dès le début de la pandémie Covid, le président Macron annonce à la télévision, sur le ton théâtral qui le caractérise, que nous sommes en guerre. J’épargne aux lecteurs la suite de l’histoire, que tous connaissent par cœur. Dans cette affaire, je n’hésite pas à le dire parce qu’à L’Incorrect on peut dire ce qu’on pense, tout a été ridicule et ridiculement excessif. On a confiné des populations entières pendant des mois et des années alors qu’on aurait dû confiner seulement les retraités – cela a été proposé au début, il est vrai, mais aussitôt la protestation est montée : discrimination ! Il n’y a rien de plus stupide que l’égalité par principe… mais c’est ainsi qu’on a raisonné. Les multiples confinements des plus jeunes, ainsi que l’angoisse mortelle qu’on a diffusée dans le pays comme si la peste noire était dans les chaumières, tout cela a écrasé les générations d’adolescents sous une chape de terreur, de chagrin, d’inactivité et de non-sens dont ils ne sont pas près de se remettre. Tout a été fait pour que l’angoisse soit à son maximum, et pour que le chiffre des morts soit à son maximum – combien de grands vieillards, combien de grands malades qui seraient morts aussi bien du premier rhume et dont s’empare la statistique avec une satisfaction empressée…
L’extrême différence entre les réactions de la même population française, à la seule génération suivante, devant ces deux situations si semblables, est révélatrice de ce qu’on pourrait appeler le passage du moderne au post-moderne. Lors de la pandémie de Hong Kong à la fin des années 60, la France se trouve encore dans les Trente Glorieuses et en plein optimisme historique. On croit au progrès à tous égards, et on pense que la médecine bientôt guérira tout. Mais par ailleurs, la mentalité religieuse est encore bien vivante qui laisse penser à la normalité de la mort, surtout pour les personnes âgées. L’époque est ancrée à la fois dans l’attente des prouesses techniques et dans l’espérance spirituelle. Aujourd’hui en revanche, après si peu de décennies mais de grands changements de mentalité, l’idée de Progrès a été effacée. On peut dire que pendant ces décennies-là, justement, nous sommes passés de la modernité à la post-modernité. Nous avons refait connaissance avec un monde imparfait, où l’on ne vaincra pas complètement la souffrance et la mort. Et cependant les anciennes espérances religieuses ont bel et bien disparu dans l’aventure. L’utopie du Progrès nous avait ramenés sur terre où désormais nous placions la perfection auparavant transcendante. Désormais, il n’y a plus de perfection et nous sommes revenus sur terre, où il ne nous reste que la matière et la vie. La vie humaine acquiert l’importance capitale que revêtait auparavant la religion. Les élites ne pensent plus au salut des âmes, auxquelles on ne croit plus, mais seulement à la survie des corps : c’est la biopolitique dont parle Foucault. Voilà pourquoi la Covid a pris l’aspect de Satan. Voilà pourquoi nous avons été confinés de façon burlesque et même dangereuse. La santé publique a endossé le manteau des guerres de religion.




