On peut compter sur un ancien Young Leader, ce programme de la French-American Foundation par lequel sont passés Alain Minc ou Emmanuel Macron, pour dresser des comparaisons fécondes entre les destinées électorales de nos pays. Dans La France au miroir de l’Amérique, Aquilino Morelle étudie la succession des récentes mandatures américaines pour présager du futur hexagonal en matière d’alternance politique. Le sous-titre – « Quand les progressistes font triompher le populisme » – éclaire sa thèse : le wokisme conduit, par un effet de balancier, au retour de son inverse, le conservatisme voire la « réaction ».
L’un des intérêts marqués de cet essai, nourri par une connaissance évidente des arcanes politiques américains, est la remontée aux origines du populisme outre-Atlantique, le People’s Party dont l’ennemi fut la finance, et qui quelques années durant, à la jonction des xixe et xxe siècles, fut la troisième force politique des États-Unis, avant d’être happée par les Démocrates. Morelle date de la fin des années 50, avec la parution de The Age of reform de Richard Hofstater, le détournement de sens qui fera du populisme, non plus une doctrine économique et sociale ayant un temps influencé le New Deal de Roosevelt, mais sa dénaturation en une tendance démagogique irrationnelle et xénophobe ancrée comme une mauvaise herbe dans l’esprit des classes populaires.
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Le tournant wokiste des Démocrates – avec la calamiteuse campagne de Hillary Clinton en 2016 – est très précisément étudié avec un appareil imposant de sondages d’opinion qui capture les déperditions de voix dans telle ou telle catégorie ethnique ou socio-professionnelle. « Il n’en reste pas moins que l’on ne peut ni ne doit élaborer un projet politique par et pour les marges. Il convient toujours d’agir par et pour le centre de la société?, y compris pour améliorer le sort de ceux qui vivent dans les marges de celle-ci », décoche l’ancien conseiller de François Hollande qui, sur le versant français, réserve des piques assassines, notamment à son ancien employeur. Qualifié de « Jean-Claude Dusse », d’après le pathétique dragueur des Bronzés, celui-ci se voit attribuer sa devise à l’occasion de la présidentielle de 2017 (« Sur un malentendu, ça peut marcher. ») Quant à Benoît Hamon, sa candidature, « de témoignage », récolte un résultat de la même eau : 6,36% des voix.
Pour Morelle, le ver dans le fruit du socialisme français a pour nom François Mitterrand qui après le reniement de la rigueur, en mars 1983, élabora une « idéologie de substitution » avec un totem, l’européisme, et un tabou, l’immigrationnisme, qu’on ne peut critiquer sous peine de sortir du champ rationnel. Morose est l’avenir d’une gauche « coupée des classes populaires et, par conséquent, conduite à une relégation électorale sans précédent et, pour l’heure, sans issue ». On retrouve là quelques thèses jadis développées par Paul Yonnet dans son scandaleux Voyage au centre du malaise français, et plus près de nous par Christophe Guilluy. Morelle pointe avec justesse le changement d’électorat de la gauche sociale-démocrate, de l’ancien prolétariat aux travailleurs de la knowledge economy, et le mépris descendant qu’il implique.
Le désastre qu’il anticipe dans les urnes, en parfait miroir de celui qu’ont connu les Démocrates en 2024, s’accompagne d’une dernière partie, bouteille à la mer déguisée en note de think tank. Non qu’elles sonnent faux, mais ses préconisations pour reconquérir le suffrage populaire semblent prêchées dans le désert, comme si personne de son bord n’était en mesure de les prendre en compte. Devant ces lignes, impossible de ne pas penser aux différents modes de persévérance dans l’erreur qu’a étudiés Christian Morel (Les Décisions absurdes 1 à 3, 2002 2018). Il sera toujours temps pour la gauche de méditer la phrase de Barack Obama à ses équipes après la victoire de Trump, telle que rapportée par Morelle : « Ce n’est pas l’Apocalypse. C’est la nature même de la démocratie. »






