Au fond, qu’est-ce que penser ? Quels sont les divers modes de cette activité essentielle de l’homme ? Pour répondre à cette profonde et antique question, Jean-Baptiste Brenet puise dans la philosophie développée au Moyen Âge par les Arabes et les Latins dans le sillage d’Aristote. Professeur de philosophie médiévale et arabe à Paris I-Sorbonne, auteur de savants essais et d’érudites traductions de médiévaux, il nous invite dans ce livre à parcourir, de sa plume alerte, diverses réponses philosophiques, données au fil des siècles, qui nous donnent encore aujourd’hui à penser.
En premier lieu, la pensée n’est pas une activité purement individuelle, pour un aristotélicien du Moyen Âge, mais elle a d’emblée un cadre cosmique, car l’homme est « un être sous influence, il pâtit au sein de la nature et subit l’action des cieux comme de l’Intelligence première qui structure tout ». La pensée humaine s’éveille au contact des choses sensibles, mais elle est aussi traversée par les infusions et illuminations des Intelligences supérieures. Rien de plus contraire à l’enfermement sur elle-même de la pensée moderne cartésienne.
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Un autre aspect remarquable de leur pensée de… la pensée est le lien permanent qu’elle entretient avec le corps et ses sensations. Pour Aristote, rien n’est dans l’esprit qui n’ait été d’abord dans les sens, de sorte que nos concepts intellectuels proviennent des « fantasmes » (du grec phantasia, l’image) et en dépendent. « L’universel n’existe dans la pensée, si l’on peut dire, qu’en tenue, costumé, habillé de l’image. […] Il n’y a de pensée complète qu’enrobée, replacée dans la ‘‘robe’’ concrète de son fantasme et du sensible originaire. » C’est dire combien les médiévaux, d’Averroès à saint Thomas d’Aquin, pensaient l’incarnation de la pensée de l’homme, composé d’âme et de corps, à rebours aussi bien du spiritualisme cartésien que du matérialisme moderne. L’homme n’est pas pur esprit, mais esprit incarné, époux du sensible duquel il tire par abstraction le précieux nectar de l’intelligible. Ce faisant, on peut dire que notre pensée double et mime le réel, elle l’intériorise, le fait exister sous un autre mode, intellectuel. Dans la connaissance, se produit un double enrichissement : la chose pensée est ainsi dématérialisée et spiritualisée, et comme transférée en sa forme intelligible en mon esprit ; quant à l’homme, « il accueille en lui le sens du monde, l’essentiel du réel, il s’en fait le lieu, il s’augmente et intensifie son être ».
À quoi nous conduit cette vie philosophique de pensée ? L’idéal proposé par la tradition aristotélicienne arabe est de se joindre et de s’unir à l’Intellect Premier qui est pur intelligible. Une telle opération suppose de passer outre mes images et mon corps, et donc aussi mon individualité, pour n’être plus que la Pensée divine se pensant. « Penser, c’est devenir cette Intelligence, comme dans un acte de vision parfait où le voyant ne percevrait plus uniquement dans la lumière, mais deviendrait la lumière même. » C’est dire que l’horizon de cette béatitude philosophique est la fusion avec l’Intelligence divine et donc aussi « l’extinction » du moi qui se noie dans l’Unique. Ayant dépassé ce que j’ai de personnel, mes images, reçues de mon corps, je disparais comme individu au profit de l’impersonnelle et unique vérité. Sans doute faut-il a contrario la révélation biblique pour songer à une béatitude personnelle, où l’union à Dieu n’implique pas la perte de soi, mais son accomplissement.






