ATAVIQUE
IDIOTS, Joseph Conrad, L’Arbre vengeur, 78 p., 6,50 €
Ce tout petit livre est si compact qu’il peut être glissé dans une poche de bermuda. Les dilettantes qui bronzent sans sac sont sans excuses. Il s’agit d’une des premières nouvelles de Conrad (Jacques Darras dans son « Quarto » assure que c’est la première tout court), publiée dans The Savoy en 1896, puis dans le recueil Tales of Unrest deux ans plus tard. On la connaissait dans la traduction de Jean-Aubry (1932, version de la Pléiade) ou celle d’Odette Lamolle (Autrement, 2010) ; elle nous est proposée ici dans une traduction de Dominique Dubois. L’histoire se passe à Tréguier, dans ces Côtes-d’Armor que Conrad a bien connues : un couple de paysans a un enfant, idiot, puis un autre, idiot aussi. « Alors, les jours de marché, on vit Jean-Pierre, devenu querelleur et cupide, marchander âprement pour ensuite, taciturne, se saouler consciencieusement et enfin rentrer chez lui au crépuscule à une allure digne d’une noce mais avec un visage suffisamment sombre pour convenir à un enterrement. » Sombre et belle histoire de malédiction, de superstition et d’autodestruction, dans le décor désolé de l’antique Bretagne.
FLEGMATIQUE
LA TRAVERSÉE DE BONDOUFLE, Jean Rolin, La Petite vermillon, 202 p., 8,10 €
Parmi les défis/excursions absurdes dont Jean Rolin s’est fait une spécialité, voici celui qu’on n’appellera pas la traversée de Paris, mais son contournement, plus exactement la déambulation sur son pourtour, sur la ligne imprécise où la ville le cède à la campagne. Aulnay-sous-Bois, Gonesse, Villiers-le-Bel, Bessancourt… On comprend l’intérêt que présente pour l’amateur de géographie cette zone ambiguë, propice à la bizarrerie : tout s’y confond, les bosquets avec les immeubles, les entrepôts avec les jardins ouvriers, les décharges avec les champs cultivés, les piles de béton avec les paysages champêtres, dans un dégradé douteux, sans identité. Rolin y déambule avec son flegme habituel, accordant la même attention respectueuse et faussement intéressée à tous les éléments du décor, y compris laids, incongrus ou banals. On reconnaît sa prose inimitable dès les premiers mots ; il fait partie de ces écrivains, peu nombreux, qui ont inventé leur style, et leur genre. Au bout de chaque phrase, déroulée impérialement sur un ton impassible, tombe un gag, une image, un fragment de poésie débonnaire, qu’on guette avec une impatience intriguée.
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ANTHOLOGIQUE
LE GOÛT DU JOURNALISME, Ariane Charton, Mercure de France, 128 p., 10 €
J’aime bien les petits livres de la collection « Le goût de… » du Mercure. On y trouve toujours un texte inattendu, un nom d’écrivain à retenir. Le télescopage de textes très anciens (ici, Pétrone) et d’autres récents (Pierre Bouteiller) produit des effets amusants, tout en donnant une idée de la permanence des choses. La plupart des écrivains choisis ici par Ariane Charton sont du xixe siècle et de la première moitié du xxe, âge d’or de la presse écrite et du journalisme littéraire : Mirbeau, Léon Daudet, Jaurès (l’édito du premier numéro de l’Huma), Delphine de Girardin (femme d’Émile, grand rénovateur de la presse quotidienne), et naturellement Balzac, avec ses Rubemprés et ses pages sur le journalisme politique sous la Restauration. Comme toujours, le lecteur s’interroge : quels textes aurait-il choisis ? J’aurais mis « Deux augures », le conte de Villiers de l’Isle-Adam, et peut-être, plus moderne, un texte d’Hunter Thompson, ou d’un gonzo de cet acabit. Notez que les anciens sont modernes, comme George Sand qui anticipe l’ère des réseaux sociaux quand elle écrit : « C’est ainsi que tout le monde produit le journal ; oui, le véritable rédacteur, c’est tout le monde. » En langage Elon Musk, You’re the media now.
GAÉLIQUE
VERS L’AUBE, Dominic Cooper, Métailié, « Suites », 192 p., 9,50 €
Après Le cœur de l’hiver, Vers l’aube est le deuxième roman de Dominic Cooper à passer en poche. Ils se ressemblent : format bref, décor de Highlands, histoire simple, ici celle d’une fuite – le vieux Murdo, le jour du mariage de sa fille, quitte la messe devant tout le monde, s’enfuit du village après avoir incendié sa maison, et erre dans son île en se demandant ce qui lui a pris. « Il fuyait comme un animal, vivait d’expédients, programmait tout au fur et à mesure, et tout cela pour atteindre une vie qui n’existait pas encore… » L’action n’occupe qu’une moitié du texte, le reste est consacré au paysage et aux lieux, avec leurs noms gaéliques envoûtants, Loch Airigh na Beinne, montagne A’Mhaighdean, rochers du Beinn an Eòin. L’histoire, non datée, peut se dérouler au xixe siècle aussi bien qu’aujourd’hui. C’est grandiose et dépaysant, avec une touche de folie tragique qui frappe durablement l’esprit. La preuve, j’avais lu ce roman lors de sa première traduction en 2009, et je m’en souvenais parfaitement. L’auteur, après avoir publié trois romans dans les années 1970, n’a quasiment plus écrit. Il a aujourd’hui 82 ans.
ARISTOCRATIQUE
LE LIVRE DE MA VIE, Anna de Noailles, Bartillat, 286 p., 12 €
« Mon père, dont les ancêtres et le père avaient régné sur la Valachie, qui était par tradition le filleul de l’empereur d’Autriche… » Tout le monde ne peut pas écrire ça dans ses souvenirs. Anna de Noailles a écrit les siens à la demande de Pierre Brisson, futur patron du Figaro, pour qu’il les publie dans ses Annales politiques et littéraires. Ça pourrait être fastidieux, mais non : l’auteure du Cœur innombrable saute du coq à l’âne et fait défiler tous ses héros, de Napoléon à Hugo. Ces pages, écrira un Régnier enamouré dans Le Figaro de 1932, lors de la sortie en volume, « permettent de nous pencher sur la source d’où s’est élevée la puissante et cristalline fusée lyrique dont nous avons admiré le scintillant éparpillement et les glorieuses irisations ».




