Le punk est mort, mais il aura ranimé des cœurs et jeté des adolescents contre le mur des réalités adultes avec un pessimisme flamboyant qu’on pourra longtemps regretter. Le déclic initial du dernier roman de Patrice Jean, Stay Free, c’est l’épiphanie que provoque l’écoute d’un morceau du Clash, chez Paul Enault, après que Martial Foolz, un lycéen de son âge, lui eut conseillé de se confronter à cette déflagration venant juste de retentir de l’autre côté de la Manche. De là, ces jeunes prolétaires se braquent contre le destin médiocre qu’on leur promet, mais également contre les mirages des réussites vulgaires. Ils fondent leur propre groupe, Divin Suicide, avec un désir de gloire, de vie pleine et de révolte radicale qui permet à leur adolescence de frémir vraiment, même depuis les HLM sinistres d’une banlieue nantaise. Samia, voisine de Martial et qui fréquente leur lycée, se lie d’un sentiment ambivalent avec les deux garçons. Elle a pour elle le coup de fouet de la Nouvelle Vague, la perspective du cinéma ; quand Paul délaissera le rock pour approfondir sa révolte dans l’ébranlement plus souterrain de la littérature et de la philosophie.
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Divine adolescence
Avec ce triangle d’amitié-amoureuse, Jean met en scène des sensibilités au moment-même où elles s’électrisent. Il développe un roman somptueux sur l’adolescence, en détaillant la part grotesque comme la part sublime. L’intoxication imaginaire et fantasmatique de cet âge, ses bouffées vaniteuses et ses timidités maladives, son tangage permanent entre candeur idéaliste et obsession sexuelle, sa confusion hagarde, son introversion masochiste ou mégalomane, mais aussi sa rage, sa belle rage, son exigence et sa pureté, sa sainte inadéquation avec la comédie du monde. La précarité morale due à l’âge des personnages est aggravée par une sensibilité supérieure, et encore dramatisée par la relégation sociale qui est la leur, ces enfants de prolos ou d’immigrés se sachant défendus de rêver trop loin. Les trajectoires se disjoignent et se retrouvent selon les complications romantiques inéluctables qu’induisent trop de conscience ou trop de feu face à trop de limites.
Réalisme poétique
On relève souvent que le flaubertien Patrice Jean est un héritier des grands romanciers du xixe siècle, et ce n’est pas faux, mais c’est trompeur, parce qu’on en ferait ainsi un élégant retardataire pratiquant un certain réalisme social et la narration classique en plein triomphe de l’autofiction et du récit de soi-même en martyr. Or, Jean renouvelle bien le roman à sa manière, poursuivant une voie de réalisme poétique, dans la veine d’un Theodor Fontane, cherchant moins l’analyse sociale que la résonance profonde et le mystère intime, fût-ce sur un fond satirique. Il fait montre, par ailleurs, d’une grande virtuosité dans la composition de son récit haletant mais plein d’ellipses, de changement de points de vue et de révélations subtilement amenées. Aucune facilité linéaire, l’épopée convenue est déjouée, la configuration est inédite et efficace, les fils se dénouent en étranglant le lecteur d’une émotion vive. Bref, le roman n’est pas encore mort.





