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Éditorial d’Arthur de Watrigant : Planter quand même

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Publié le

4 septembre 2026

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« Un bulletin de vote n’accomplira jamais ce que nous avons cessé de faire nous-mêmes. Une civilisation ne tient pas à cela. » Éditorial du numéro 100.
© DR

Il y a quelques jours, un de mes arbres est tombé. Un tilleul immense. Majestueux. Probablement centenaire. Il est tombé sans prévenir. Pas de foudre, pas même un vent particulièrement méchant, il est simplement tombé. De l’extérieur, il était fier tout orné de sa belle écorce, de ses branches solides et de ses feuilles en pagaille. À l’intérieur, il était rongé. Pourri jusqu’au cœur. Il avait gardé suffisamment d’allure pour donner le change. Évidemment, j’ai pensé à la France. C’est le problème quand on dirige un canard : même un arbre qui tombe finit en édito.

En 2017, lorsque L’Incorrect est né, le vieux monde devait disparaître. Il fallait déconstruire, dépasser, ouvrir, fluidifier. Les frontières étaient des cicatrices, l’héritage un soupçon, et l’identité une maladie de vieux blanc. Emmanuel Macron traversait la cour du Louvre et tout un petit monde se voyait déjà marcher derrière lui vers des lendemains inclusifs. Presque dix ans plus tard, l’ambiance est un peu moins Louvre. Le pays est endetté jusqu’au trognon, l’hyperviolence s’intensifie chaque jour, les fractures s’élargissent et l’on découvre soudain, avec une gravité de circonstance, des problèmes dont l’existence même valait hier à ceux qui les évoquaient d’être bannis du cercle des fréquentables. Nous pourrions nous en féliciter. « On vous l’avait bien dit ! » Une phrase qui réchauffe l’âme et flatte l’ego. Elle ne sert strictement à rien.

Lire aussi : Éditorial d’Arthur de Watrigant : Il faudra revenir

Le numéro que vous tenez entre les mains raconte cette décennie. Dix années de bouleversements, de renoncements et de crises. Dix années à regarder le tronc en se demandant combien de temps encore les racines tiendraient. Devant mon tilleul couché, je pouvais passer la journée à constater qu’il était mort. J’aurais pu appeler des experts, faire analyser le champignon et organiser un colloque sur le dépérissement du tilleul en milieu rural. Avec un peu de chance, un troufion de l’UE m’aurait refilé une subvention. J’ai préféré planter un arbre. Il est minuscule. À côté du vieux, c’en est presque vexant. Deux branches qui se battent en duel, un tronc que j’empoigne d’une main et une ombre sous laquelle même un caniche hésiterait à s’abriter. Il faudra des années avant qu’il ressemble à quelque chose. Des décennies avant que ses bras touchent le ciel. Je ne le verrai jamais. Mes enfants, peut-être. Mes petits-enfants, sûrement.

C’est précisément pour cela qu’il fallait le planter.

À L’Incorrect, nous avons déjà planté deux ou trois choses en cent numéros. Quelques victoires à notre actif : des réseaux LGBT à Mélenchon, en passant par ce fameux cordon sanitaire que nous n’avons cessé de pilonner. Sans oublier la culture, avec ces nantis furieux de voir quelques pirates marcher sur leurs plates-bandes, et bien sûr l’audiovisuel public, l’affaire Legrand-Cohen. Une table de restaurant, quelques phrases que personne n’aurait dû entendre et, soudain, une petite fissure dans la belle façade de la neutralité médiatique. Cette fois, nous avons presque pu regarder pousser le fruit en direct. Tout n’a évidemment pas pris. Des enquêtes n’ont rien changé. Des idées sont restées sous terre. Quelques combats nous paraissent aujourd’hui moins essentiels qu’à l’époque. D’autres ont poussé de travers. C’est la règle. Comme en politique.

Une élection se profile. L’espoir, paraît-il, renaît. Mais un bulletin de vote n’accomplira jamais ce que nous avons cessé de faire nous-mêmes. Une civilisation ne tient pas à cela. Elle tient dans tous ces détails minuscules auxquels personne ne pense jusqu’au jour où ils disparaissent. Elle tient surtout parce que des hommes et des femmes décident qu’ils ont reçu quelque chose qui ne leur appartient pas tout à fait. Quelque chose à transmettre, à nourrir et d’autres à bâtir. C’est sans doute là que commence la suite. Alors nous avons demandé à ceux qui nous accompagnent depuis presque dix ans ce qu’ils voient venir. Pas seulement ce qui tombe. Ce qui peut repousser.

Mon vieux tilleul est encore allongé dans le jardin. Il finira probablement en bois de chauffage. Après cent ans de bons et loyaux services, ce n’est pas une fin indigne. À quelques mètres de lui, un autre arbre commence sa vie. Je ne le verrai jamais centenaire. Il n’est pas pour moi.

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