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« L’Éléphant » : Modiano forever

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Publié le

16 octobre 2026

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Une centaine de pages, quelques noms fanés, des détails hors d’âge, le passé qui remonte, l’amnésie qui guette et le trouble qui naît : Patrick Modiano publie « L’Éléphant ». Un roman purement… modianesque, seul qualificatif qui convienne.
© DR

Les romans de Patrick Modiano sont de plus en plus courts. En même temps, ses lecteurs ont chaque fois besoin de moins de lignes pour reconnaître son univers, son atmosphère, la « petite musique » (il faudra traîner un jour au tribunal les journalistes qui emploient cette expression à son sujet, moi y compris). L’un dans l’autre, ça se compense. L’Éléphant raconte l’histoire de Van Walle, type énorme (120 kilos, d’où son surnom), occupé à un vague travail dans une vague maison d’édition, les éditions du Sablier – oui, c’est un nom voyant, s’agissant d’un roman qui parle du temps, du fait de vieillir, de la mémoire, des vies antérieures et de l’oubli. À l’aide de jumelles que lui a offertes son patron, il commence à observer les habitants de l’immeuble d’en face. Bizarrement, il a l’impression de les connaître, ou de les avoir connus. Où, quand ? Il se renseigne, les prend en filature, finit par leur parler. Des bribes remontent, des questions restent sans réponse, l’amnésie guette. Certains de ces voisins surgis du passé ont l’air de n’avoir pas vieilli, contrairement à lui. Fantômes émanés de son cerveau, ou personnes réelles ?

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Flou mélancolique

Les lecteurs d’un roman de Modiano sont toujours en quête de noms de rue, de numéros de téléphone, de notes griffonnées sur une facture, enfin, tout l’attirail qui crée le charme. Ils peuvent ouvrir ce nouvel opus en confiance : tout y est. Ces éléments déclencheurs ont toujours chez lui quelque chose de daté, évocateur de temps situés, disons, autour de 1960. Or, ce roman-ci se déroule plus tard, peut-être aujourd’hui, ou au début des années 2000 : les numéros de téléphone sont à dix chiffres, certains personnages (pas tous) ont des portables (ils disent, étrangement, « le numéro de mon portable », au lieu de « mon numéro de portable », comme si l’objet leur était encore extérieur). Mais les objets qui font office de décor et de repères sont anachroniques : Van Walle compose des numéros de fixe ; il écoute France Musique (sans « s » à Musique) sur un « transistor » (mot hors d’âge) ; un type conduit une Studebaker. Les prénoms sont soigneusement fanés : Yvonne, Guy, Roland, et les noms, étranges, d’où des combinaisons qui engendrent le doute, le flou, l’inquiétude mélancolique : Hélène Navachine, Yvonne Beulaigne, Guy Musquère. Il y a une étude à mener sur les noms chez Modiano. Peut-être existe-t-elle ?

Choisir son camp

Les sceptiques, que le prix Nobel a confortés dans leur circonspection (ce prix étant devenu une consécration à l’envers), ne changeront pas d’avis devant ce petit roman fugace, minimal, décharné, presque provocateur par sa simplicité, qui rejoue les mêmes thèmes, les mêmes impressions. En face, les aficionados répondent avec orgueil et assurance que Modiano n’a pas besoin d’écrire des romans plus longs pour dire ce qu’il a à dire, et qu’il pourrait écrire encore cent fois le même, sans les lasser. Ce débat vieux d’un demi-siècle durera éternellement, les deux camps ne se comprendront jamais, chacun n’a plus qu’à choisir le sien. Ami du passé, amateur de photos jaunies, sectateur du culte des lieux, croyant à la trace qu’y laissent ceux qui les habitent, admirateur aussi des formes simples et de la puissante discrétion du style sobre, j’ai choisi, comme tant d’autres.

L’ÉLÉPHANT, PATRICK MODIANO, Gallimard, 112 P., 16 €

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