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Carte noire pour Massimiliano Mocchia di Coggiola : Ne rien faire

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Publié le

19 octobre 2026

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

Je ne fais rien, donc je suis. Ce n’est pas une excuse : c’est peut-être, tout simplement, la dernière forme de richesse qu’il nous reste. Dans les siècles passés, le privilège de ne rien faire de sa vie semblait être un objectif tout à fait respectable. On travaillait pour – finalement – se donner les moyens d’arrêter de travailler, ce qu’aujourd’hui on semble presque tous résignés à devoir faire. Ces privilégiés qui, depuis la naissance, pouvaient se permettre de perdre leur temps, semblent désormais avoir disparu : même les plus riches s’inventent un métier. L’homme qui ne fait rien ne semble plus être un idéal, l’aristocratie est passée de mode, alors que la manie de vouloir évaluer un homme (ou une femme) à travers son travail est encore très à la page depuis la révolution industrielle.

Les Anglais sont passés par là, et le paradoxe est savoureux : leur pays reste aujourd’hui l’un des derniers bastions de la monarchie en Europe, et pourtant c’est bien de leur éthique protestante qu’est venue l’idée qu’un homme vaut ce que vaut son travail – et donc son compte en banque. Pas étonnant que nos cousins américains soient des champions dans ce domaine. Même quand ils vivent de leurs rentes, les Américains se sentent obligés de mentir et de faire semblant de travailler. Autrefois l’hypocrisie allait dans l’autre sens : on feignait de ne rien faire. Aujourd’hui, même les plus fortunés doivent jouer la comédie du labeur, comme si l’oisiveté était devenue une faute qu’il faut cacher plutôt qu’un privilège qu’il faut montrer.

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Dans les pays capitalistes, c’est donc un « must » que de se tuer à la tâche ; mais il est vrai aussi que le travail est considéré comme une valeur par une certaine gauche, qui voit dans le labeur la réalisation de l’homme.

Tout cela, ce ne sont que des sottises inventées pour vous faire travailler encore plus. Pourtant – vous me direz –, il faut bien gagner sa croûte, on n’est pas tous nés dans des langes de soie. Oui, je vous l’accorde, mais voyez-vous : je ne dis pas qu’il faut arrêter de travailler si l’on ne peut pas faire autrement ; j’affirme qu’il faudrait arrêter de considérer l’argent gagné à la sueur de son front comme un argent qui vaut plus. Ce n’est pas vrai : dans cette optique, seules les rentes constituent la vraie richesse, et je vais vous dire pourquoi. Travailler pour accumuler de la richesse est une fatigue inutile si l’on se retrouve, au bout du compte, à avoir amassé des biens matériels dont on ne pourra plus jouir dans sa vieillesse. Le luxe véritable, disait Oscar Wilde, se cache dans le temps qu’on soustrait à la production, pour le consacrer à la recherche du plaisir. Les plaisirs sont des créatures étranges, qu’on devrait apprendre à chasser et à apprivoiser comme des animaux de la forêt. Se permettre de perdre son temps à des plaisirs qui ne rapportent rien – une conversation bien menée, une toilette soignée, un après-midi entier passé à ne rien décider. Beardsley et Whistler avaient compris ce jeu mieux que quiconque : ils ne montraient leurs dessins que si on les en priait, en faisant croire que leur art naissait la nuit, comme dans un rêve – jamais à la table de travail. Ils cachaient l’effort, alors qu’ils travaillaient sans relâche. Les Italiens ont un mot pour cela, depuis le xvie siècle : la sprezzatura, cet art de dissimuler l’art, de faire paraître sans peine ce qui a coûté des heures. Le vrai chic n’est donc pas de ne rien faire, c’est de faire croire qu’on ne fait rien. La vraie richesse, ce n’est pas ce que l’on possède, mais ce que l’on est prêt à ne pas faire pour l’obtenir. Au fond, il n’y a qu’une seule vraie question à se poser avant de mourir : combien de temps ai-je perdu ? On m’objectera qu’on ne peut pas tous vivre de rentes et de loisirs. Sans doute. Mais on peut tous, ne serait-ce que quelques heures par jour, refuser d’être utiles à quelque chose.

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