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Initialement publiée dans Il Fatto Quotidiano, voici la désopilante réaction que le cinéaste Ricky Farina avait rédigée à l’occasion de l’affaire Weinstein, avec quelques mois de retard, mais en exclusivité pour les lecteurs français. Parce que la vie est un concombre.
Le succès monte à la tête, c’est bien connu et, dans le cas de Weinstein, on parle de la tête génitale. Ce producteur de films mémorables tels que Pulp Fiction s’est ruiné avec ses propres couilles. Un destin commun à bien des hommes vous me direz, mais voilà, quand on est un producteur de renommée mondiale, on n’échappe pas à la publicité. Même quelqu’un d’inconnu comme moi a senti, au moins une fois dans sa vie, s’agiter en lui le démon weinsteinien. Je me souviens que j’étais en train de faire des essais de tournage pour un film qui s’intitulait Le Scaphandrier, un polar un peu surréaliste que je tournais avec mon ami Valentino Murgese, et je m’étais imaginé une scène dans laquelle le protagoniste éclairait les cuisses d’une femme avec une torche, en remontant le faisceau de lumière jusqu’à sa patatina, et puis de la patatina sortait un poulpe qui crachait son encre noire sur les cuisses en question. La scène me plaisait bien mais, je l’avoue, elle n’était pas nécessaire.
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Je ne l’avais imaginée que parce que j’avais envie de voir une femme nue. Que diantre, il faut bien l’admettre, parfois on ne fait du cinéma que par envie de voir une femme nue ! Un ami acteur me mit en contact avec une fille très belle et nous prîmes rendez-vous. La fille se présenta chez mon ami avec des jeans hyper moulants et je sentis aussitôt croître en moi une émotion cinéphile. Je lui expliquai la scène devant un Campari, tout en lui montrant les mouvements de la caméra, quand je lus dans les pensées de cette provocante créature : « Mais pour qui tu te prends? » Elle me répondit qu’elle n’avait pas l’intention de faire des scènes de nu et me fit comprendre qu’elle n’avait pas envie de brûler sa carrière pour les beaux yeux d’un inconnu. Cette fille était un génie : elle avait compris que je voulais la voir nue, nue, nue !
Comment ne pas me corrompre
Inutile de vous dire, je rentrai chez moi la queue entre les jambes, honteux. Que diable, l’art est une chose sérieuse ! Par chance, avec les années, je n’ai jamais atteint à la célébrité comme cinéaste et mon insuccès est une garantie de pureté involontaire. Que le dieu du cinéma me garde de perdre cette pureté. Sur le cas Weinstein, j’ai mon idée : qu’il s’agisse d’un cochon, cela ne fait aucun doute. Il y a une seule chose qui me pose problème : que vient faire dans tout ce délire d’omnipuissance l’aspect physique de Weinstein ? Pourquoi donc tant d’actrices et de soubrettes ont-elles mis l’accent sur la présumée laideur du producteur ? « Il était gras et adipeux », s’est exclamée l’une d’elles. Et alors ? Le chantage sexuel est odieux en soi, que vient faire l’appréciation esthétique là- dedans ? Le chantage serait tout aussi odieux dans la bouche de Brad Pitt, non ?
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Le problème, ici, est un problème éthique et rien d’autre. Le bellâtre Brad deviendrait un monstre de laideur aux yeux d’une actrice douée d’un sens moral, dès le moment où il se hasarderait à exercer un chantage sexuel sur elle. Et c’est là qu’il me vient le doute – mais ce n’est qu’un doute, pour l’amour du ciel – que certaines actrices n’ont pas un sens moral très développé. Pour revenir au soussigné, j’ai renoncé à tourner des courts-métrages de fiction, n’ayant pas l’argent pour les produire, et j’ai choisi de limiter ma production aux documentaires. Qu’est-ce donc que je documente ? Ma vie. J’ai une vie très économique. Il me suffit de pointer la caméra sur moi ou sur une personne dont j’ai envie de raconter l’histoire et hop ! Le film est produit. Coût : 3 euros. Ainsi je ne cours pas le risque de me corrompre, moi ou les autres.
Le péril anti-cochon
Aujourd’hui, j’ai produit un monologue dans lequel j’exprime ce que j’aime faire avec les femmes. Parce qu’autant se parler clairement : j’aime les femmes à en mourir. S’il y a parmi vous une actrice désireuse de tourner une scène de nu, je suis disponible ! Ça sera un nu artistique, entendons-nous. Au fond, cette scène du poulpe qui sortait d’une patatina en crachant son encre m’est restée comme une boule dans la gorge. Certes, Pulp Fiction est un grand film, et rien que pour cela, on devrait rendre hommage à ce cochon de Weinstein. Il est vrai qu’après ce scandale, on court maintenant un risque : c’est qu’Hollywood tombe dans les mains d’une secte de chastes végétariens déchaînés, mais comme le dit le proverbe : « La vie est un concombre, un jour tu le prends dans la salade et un autre jour dans le derrière. »
Traduction de Samuel Brussell
Focus Ricky Farina
Né tragiquement le 2 avril 1969, à Milan. Auteur de poésies et d’aphorismes ; depuis une vingtaine d’années, réalise des courts-métrages dans lesquels il enquête sur sa vie et sur les personnes qu’il rencontre (la première à être filmée fut la poétesse Alda Merini). S’est défini comme « un cinéaste homme d’intérieur qui voyage dans son quartier ». Il poste régulièrement ses films sur sa chaîne Youtube et écrit une chronique sur un blog hébergé par Il Fatto Quotidiano.
P.-S. : l’auteur aime infiniment François Truffaut
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