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Philippe Schleiter : L’entreprise, antidote au chaos post-moderne ?

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Publié le

18 avril 2018

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Philippe Schleiter @DR

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On estime généralement que l’entreprise contribue à l’essor des comportements emblématiques de la postmodernité tels que l’individualisme, le consumérisme, ou le court-termisme. Dans un récent ouvrage, Philippe Schleiter, consultant en management et lui-même entrepreneur, défend la thèse inverse. À le lire, l’entreprise constituerait, au contraire, une « ultime communauté humaine », voire « le creuset d’un réarmement moral ». Une vision pour le moins à contre-courant…

 

Dans votre dernier ouvrage vous affirmez que l’entreprise est le lieu où pourrait naître la plus vive réaction contre les idées molles qui caractérisent encore notre époque. Pour quelles raisons ?

 

Mon analyse part du constat que, conformément au mot du penseur révolutionnaire italien Antonio Gramsci, « la crise est ce qui sépare l’ancien du neuf ». Si bien que l’effondrement de 2008, loin d’être un accident de parcours, représente plutôt une césure comparable à celle du 11  septembre 2001. En 2008, tout un monde d’illusions s’est dissipé en révélant les béances d’une crise qui n’était pas seulement économique mais morale. Les dix dernières années écoulées signent notre entrée dans un nouveau monde porteur de défis, de compétitions et même d’affrontements qui ne pourront pas être relevés sans de nouvelles valeurs, nécessairement plus âpres et viriles que celles qui prévalaient auparavant. Or, cette prise de conscience s’est bien sûr manifestée avec une intensité particulière dans l’entreprise car elle était située au cœur de ce séisme.

 

Vous en déduisez que l’entreprise pourrait être le « laboratoire de ce réarmement moral ». Qu’est-ce qui la distingue des autres institutions ?

 

L’entreprise a pour elle la chance de ne pouvoir échapper au réel. Dans l’univers darwinien qui est le sien, le réalisme prévaut parce qu’il est une condition de la survie. Ainsi, pour prendre un exemple, je peux témoigner que les entreprises n’ont jamais cru à la fiction d’une « mondialisation heureuse ». Pour les dirigeants et les managers d’entreprise, la mondialisation n’est ni heureuse ni malheureuse : elle est un fait qu’elles n’ont pas abordé en idéologues mais en stratèges, en se demandant comment tenir leur rang dans cette guerre économique. Quand le reste de la société peut encore fuir le réel dans l’édredon de l’idéologie, l’entreprise n’en a pas la possibilité.

 

Pourtant, l’entreprise semble très à l’aise avec les valeurs emblématiques de la postmodernité, notamment avec l’individualisme ou le consumérisme, qui accompagnent l’extension sans fin du marché…

 

Considérer l’entreprise comme un agent de l’extension du marché est un contresens. Comme l’a démontré Ronald H. Coase dans son article sur « la nature de la firme » qui lui vaudra le prix Nobel d’économie en 1991, le marché et l’entreprise poursuivent, en réalité, des finalités diamétralement opposées. Tandis que, conformément à la définition d’Adam Smith, le marché est un simple tissu d’échanges horizontaux entre individus se recomposant sans cesse, l’entreprise, elle, se caractérise par des structures hiérarchiques, des liens durables et une profonde volonté de pérennité. Ce rappel permet de lever un malentendu : les politiques économiques qui tendent à favoriser systématiquement le travailleur indépendant par rapport au salarié ne sont pas bénéfiques à l’entreprise puisqu’elles font primer le fugitif sur le durable. Contrairement à ce que l’on entend parfois, l’ubérisation du travail n’est pas une aubaine pour les entreprises mais un mauvais coup porté aux communautés humaines qu’elles sont.

 

Selon vous, l’entreprise irait donc à l’encontre de l’individualisme contemporain ?

 

Je crois simplement que l’entreprise est, à l’instar de la famille, un rempart contre l’atomisation sociale dont rêvent certains et que cela explique, pour une large part, les attaques incessantes dont l’une et l’autre font l’objet. J’ai aussi la conviction que l’entreprise doit résister aux appels de ceux qui prétendent que son salut réside dans son démantèlement et retrouver sa nature véritable : celle d’une communauté humaine organisée autour de la notion de « faire ensemble », autrement plus mobilisatrice que le fade et creux « vivre ensemble »

 

L’entreprise ne représente-elle pas une communauté plus artificielle que naturelle ?

 

Non, je ne crois pas. L’étymologie nous invite d’ailleurs à considérer que l’action est le principe naturel des communautés. En effet, le mot communauté est formé à partir de deux racines indoeuropéennes:  kom qui a donné en latin cum, décliné en français sous forme de com-, et co-, qui signifie « être ensemble », et mei qui suggère « une idée de fonction à accomplir, de charge à assumer », qui a donné en latin munis (qui accomplit sa charge), communis (qui partage les charges) et finalement communio : communauté. D’emblée, la communauté se fonde sur le partage des charges et des tâches. Elle réunit des individus qui ont décidé d’accomplir quelque chose ensemble. Communauté d’action par excellence, l’entreprise apparaît donc parfaitement naturelle.

 

Toutefois, l’entreprise n’est-elle pas aussi un lieu de compétition, parfois acharnée ?

 

Je ne suis pas naïf. Je sais que dans l’entreprise il y a aussi des rivalités, des inimitiés, des injustices, des conflits… Mais n’est-ce pas là le lot de toutes les communautés ? N’y en a-t-il pas aussi dans les associations, les paroisses, les familles ? Une chose est sûre : au sein de l’entreprise, chacun vérifie que son intérêt bien compris consiste à surmonter ses frustrations. Elle est un puissant antidote à l’individualisme et à l’égocentrisme. Avec la disparition du service militaire et l’essor de l’enfant roi, elle est même devenue un indispensable lieu de socialisation. L’entretien d’embauche, le premier emploi, le premier salaire ne représentent-ils pas désormais les derniers rites de passage à l’âge adulte disponibles pour les jeunes occidentaux ? C’est au contact de leurs collègues que nombre de jeunes professionnels comprennent qu’ils ne sont pas au centre de toutes les attentions, qu’ils réalisent l’importance des obligations mutuelles et apprennent les règles élémentaires de savoir-vivre qui tissent toute vie en communauté. En cela aussi, elle est une école du réel.

 

À vous entendre, l’entreprise serait donc le recours face à l’affaissement actuel…

 

Entendons-nous bien, je n’imagine pas un monde dans lequel les entreprises se substitueraient aux autres communautés qui permettent à l’Homme de se hisser à l’échelle de l’Histoire. En revanche, je constate qu’elles conservent aujourd’hui des réflexes plus sains que d’autres institutions. Un exemple : il ne viendrait pas à une entreprise l’idée de raconter son histoire du point de vue de ses concurrents, ni bien sûr de la déconstruire ou de la criminaliser. Les histoires d’entreprises exaltent leur identité, elles visent à garantir la cohésion et à donner de la fierté, elles ignorent le masochisme. Alors que l’Éducation nationale réfute la notion de roman national, les histoires d’entreprises prennent, elles, la forme de véritables sagas. Quand les institutions étatiques chargées de la transmission plaident pour la désaffiliation, l’entreprise permet à ses membres de s’inscrire dans une histoire et une temporalité qui les dépassent. Face aux terribles défis qui nous attendent, les entreprises, bien sûr, ne suffiront pas. En revanche, il faut reconnaître que dans le chaos post-moderne, elles remplissent un rôle fondamental et bénéfique en maintenant vivantes des vertus qui, dans le reste de la société, ne sont plus qu’un vague souvenir…

 

MANAGEMENT. LE GRAND RETOUR DU RÉEL

 Philippe Schleiter

Éditions VA Press

200 p. – 18 €

 

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