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David & Raphaël Vital-Durand : HALLUCINATIONS FRANÇAISES

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Publié le

15 mai 2018

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HALLUCINATIONS FRANÇAISEs © Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

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Les frères Vital-Durand, Raphaël et David, viennent de réaliser un premier film séduisant et virtuose : Et mon cœur transparent qui sort Mercredi. Et s’il y avait, en France, une voie hors du réalisme et de la comédie sociale ? Rencontre avec Romaric Hangars et Arthur de Watrigant.

 

Comment avez-vous eu l’idée d’adapter le roman de Véronique Ovaldé ? C’était une rencontre particulière avec ce roman, ou avant tout la volonté d’adapter une œuvre contemporaine ?

 

Raphaël Vital-Durand:  Les deux. Pour un premier film, on avait envie de s’appuyer sur un texte et des personnages existants, et que ce soit contemporain, que ça touche le monde d’aujourd’hui et que ça le touche d’une manière brute. Le fait que l’univers de Véronique Ovaldé soit un peu surréaliste est aussi quelque chose qui nous a beaucoup plu. C’est la même histoire que le livre, mais traitée un peu différemment, les durées, les univers mentaux n’étant pas les mêmes en littérature et en cinéma.

David Vital-Durand : Le roman se passait sous la neige et nous l’avons transposé au soleil.

 

Votre carrière de réalisateurs de publicité a-t-elle influencé votre cinéma et contribué à le rendre particulièrement dynamique et esthétisant, ou s’agit-il de deux démarches très différentes ?

 

R.V-D.: On a démarré avec des petits court-métrages qui nous ont permis de faire une soixantaine de clips et puis de la publicité. Pour nous, il s’agissait d’un laboratoire : raconter une histoire en trente secondes, ou en quelques minutes, ça permet de condenser les choses et d’essayer de nombreuses techniques. Parallèlement, on a aussi réalisé des documentaires et des courts-métrages. Mais nous avions aussi ce rêve de cinéma, un métier très difficile. Pour mettre en scène ce roman, il nous fallait une forme d’esthétisme, parce que dans la tête de cet homme, Lancelot, qui s’éveille à la vie, les choses oscillent toujours entre fantasme et réalité. On voulait quelque chose d’assez onirique qui, tout doucement, nous ramène à la réalité, jusqu’au dernier plan, quand il s’engage. Nous aimons la poésie, même dans le suspense.

 

La musique est très présente, elle contribue à un effet de décalage contemplatif, alors même qu’on déroule la trame d’un polar justement: c’est un contraste étonnant…

 

D.V-D: Oui, c’est un film d’ambiance aussi bien visuellement que musicalement, mais même en ce qui concerne les sons, on a tout poussé un petit peu en vue de créer cette dimension onirique.

R.V-D.: Dès que Julien Boisselier a accepté le rôle, la première phrase qu’on lui a dite par rapport à ce film pour lui expliquer l’ambiance dans laquelle il devait jouer, c’était: « Tu es comme un cosmonaute qui arrive sur une autre planète ». Toute la philosophie du personnage était là, selon nous, et après il a fait un travail remarquable, jour après jour, pour fonder le personnage.

 

« Nous aimons la poésie, même dans le suspense. »  Raphaël Vital-Durand

 

Il y a aussi de beaux tableaux de paysage, la nature est vraiment magnifiée. Est-ce pensé comme un argument écologique, en écho à l’un des thèmes du film ?

 

R.V-D.: Oui, le côté esthétiquejoue aussi là-dessus. Il ne s’agit pas d’entrer dans un dogme, mais voilà : la terre est un jardin magnifique, et si on pouvait y faire un peu plus attention ou être conscients de ce qu’on fait… Je ne dis pas qu’il faudrait reculer, mais avançons du moins avec une certaine conscience afin de préserver ce jardin.

D.V-D: Et puis tout cela est vu par ce personnage assez contemplatif qui, dès le début, doit vivre un deuil. On peut donc se demander si la nature n’est pas le fantôme de sa femme morte.

 

Comment composez-vous vos cadres ?

 

R.V-D : Dans la fabrication d’un film, ce qu’on aime énormément, c’est le découpage. Arriver à une sobriété où l’on anticipe ce qui entre dans le champ de la caméra en fonction d’une question posée plus loin, même si on change de séquence. Le découpage nous sert de trame, avec une dimension anticipative. Ça crée une réponse dans l’image.

D.V-D: On adore l’image fixe. Raphaël fait de la peinture, moi, je fais beaucoup de photos, ce qui accouche de films très cadrés, très composés. R.V-D.: Les images qui ont traversé le temps sont celles de la peinture, depuis deux millénaires, voire plus, donc on s’inspire beaucoup de photos et de peintures, même pour écrire le film. Caravage, Vallotton, voire le baroque ou même l’abstrait nous inspirent.

 

La trame narrative est très subjective, vous allez jusqu’à montrer les hallucinations des personnages, et par ailleurs, on trouve de grands plans panoramiques. Comment avezvous articulé ce grand écart permanent ?

 

R.V-D.: C’est amusant que vous en parliez, parce que c’est une écriture qu’on affectionne particulièrement, surtout à travers le cinéma, et nombre de films magnifiques l’ont exploitée. Je trouve que le cinéma est une manière de s’exprimer extrêmement large et qu’il y a encore des choses à découvrir. L’humain se trouve situé dans un univers dont nous ne connaissons pas les limites, et en même temps, on a un cerveau qui nous ramène au macro. On envisage le cinéma de cette manière : c’est très large et très serré. C’est aussi une façon de raconter les choses, c’est pourquoi on passe d’un plan très large à un plan très serré, en évitant le plan moyen plus narratif et réaliste. On est davantage dans la poésie. Quant aux hallucinations, c’est une façon de faire que ces deux personnages a priori complètement antinomiques, le rêveur et la guerrière, aient tous les deux un lien intime. Ils se retrouvent à un moment tous les deux sur cette terrasse, et elle lui dit : « Ça ne t’arrive jamais de voir certaines choses ? » Et là, c’est immédiat, puisqu’on vient de voir le singe qui apparaissait dans le regard de Lancelot, tandis qu’elle, de son côté, voit des cowboys à stetsons pendant qu’elle fait l’amour.

 

 

C’est un film qui semble jubiler du spectacle qu’il donne alors que toute l’intrigue repose sur du hors-champ… Est-ce une tactique de dissimulation par l’abondance ?

 

D.V-D: Disons que comme c’est un premier film, il y avait une envie de tout faire ! Et puis ce qui nous a plu dans ce projet, c’était son côté hybride – on circule entre l’étrange, l’humour, le romantique, le polar ou l’action – ce qui peut déconcerter certaines personnes. Ça peut donner cette impression d’abondance. On aime les choses expressives, riches, baroques, tout en essayant de garder un graphisme cohérent. Les personnages eux-mêmes sont paradoxaux, ils ont tous une double identité. Lancelot peut s’appeler Paul, sa femme a une double vie, la commissaire est à la fois dure et maternelle, ils se cachent souvent derrière des lunettes… Il y a un côté mascarade.

R.V-D.: C’est pour ça qu’on a eu du mal à trouver un distributeur: c’est très dur de mettre une étiquette sur ce film

 

« Le cinéma est une manière de s’exprimer extrêmement large et il y a encore des choses à découvrir. » Raphaël Vital-Durand

 

Quel est l’objectif de ces plans parfois très géométriques ?

 

D.V-D: Cette volonté d’expressivité, de faire perdre pied au spectateur. C’est intéressant de se dire que même dans la vraie vie, l’histoire qu’on se raconte est plus importante que l’histoire qui a lieu. Il s’agissait de tordre la réalité.

R.V-D.: Oui, et puis on a des références comme David Lynch qui est très mystérieux dans sa façon de faire à la limite de l’abstraction. C’est intéressant de se demander pourquoi une table est une table, pourquoi une chaise est une chaise, ça peut pousser très loin…

 

Comment met-on en scène à deux, notamment quand on est frères ?

 

R.V-D.: On travaille énormément en amont

 D.V-D: L’avantage d’être frères, c’est qu’on a quand même un univers commun, par la génétique et l’éducation – on a des parents artistes – et en même temps, on a chacun notre caractère. Quand on n’est pas d’accord, on se fout sur la gueule comme des frères, mais du coup, on le fait avant et quand on arrive sur le tournage, ça va assez vite, on parle peu et on se comprend. Notre fonctionnement est assez naturel, on ne se répartit pas les tâches.

R.V-D.: Surtout, comme on est frères, il y a quelque chose que l’on supprime d’emblée, c’est l’égo, or, dans ce métier-là, il peut y en avoir beaucoup.

 

Vos acteurs sont étonnants, et ils ne sont pas spécialement célèbres…

 

D.V-D: La chance qu’on a eue pour un premier film, ç’a été d’avoir des comédiens aussi forts artistiquement. Ce sont des comédiens expérimentés, bien implantés, mais qui ne sont pas des grandes stars. Ils ont nourri le film, y ont participé longtemps à l’avance, c’était assez fabuleux. Tous, ils avaient une particularité, que ce soit dans leurs voix ou dans ce qu’ils dégageaient, ce n’était pas des gens qu’on voit communément dans la rue.

R.V-D.: C’était important pour nous, puisque comme nous venions de l’image, de la publicité, du clip, il fallait absolument avec ce rêve de cinéma qu’on se prouve, rien qu’à nous deux, notre capacité de diriger des comédiens.

D.V-D: Comme nous n’étions pas sûrs d’en être capables, nous avons préféré choisir des comédiens qui étaient déjà riches artistiquement !

 

Jean Renoir disait: « L’histoire, ça n’a aucune importance. Ce qui est important, c’est la façon dont on la raconte. » Qu’en pensez-vous ?

 

R.V-D.: Quand on prend le fondement de chacune des histoires, on a l’impression qu’elles sont différentes, mais en fait, que ce soit Orson Wells dans Citizen Kane ou Star Wars, il s’agit toujours de l’éveil de quelqu’un. La forme, seule, est différente. Ça rejoint donc ce que disait Renoir, la question est: « Comment raconte-ton cette histoire ? »

 

C’est un premier film très singulier, est-ce un film manifeste ? Comment vous situez-vous dans le cinéma contemporain ?

 

D.V-D: On ne s’est pas dit qu’on allait montrer une voie. Je pense que c’est très bien de beaucoup réfléchir à ce qu’on fait, et puis, au bout d’un moment, d’arrêter de réfléchir et d’y aller à l’instinct. Mais il s’agissait, intellectuellement et affectivement, de faire ce qu’on aimait, et forcément, baignés d’influences multiples, de Hitchcock à Lynch, Kubrick ou Wells, et en dehors du cinéma, inspirés par la peinture, la photo, jusqu’à la sculpture.

R.V-D.: On est plus attirés par l’étrange que par le réalisme, ce que fait très bien quelqu’un comme Kechiche, par exemple, en ce moment, en travaillant sur l’humain, tandis que nous, on travaille plus sur l’inconscient de l’humain, sur l’insondable

 

Des préoccupations qui sont assez rares en France…

 

D.V.-D.: C’est vrai que ce n’est pas très français. Il y a une culture française beaucoup plus réaliste, sociale, mais tout ce qui est fantastique, ça appartient davantage à la culture anglo-saxonne. Pourtant, Jules Vernes était français! Pour le prochain, on voudrait travailler sur une histoire fantastique.

 R.V-D.: C’est quand même en France qu’on a écrit La Planète des singes. Il y a eu Clouzot qui a exploré cette voie, mais les tentatives sont assez rares.

 D.V-D: Il y a des tentatives dans le fantastique, actuellement, Dans la brume de Daniel Roby, par exemple, ou encore Grave de Julia Ducournau, mais c’est vrai qu’il y a une frilosité d’accueil pour le développement et les financements. C’est difficile, mais il y a une petite niche qui se développe, et, en tout cas, une demande

 

 

 

 

 

 

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