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Randa Kassis : « Pour contrer les états-unis nous avons besoin d’une autre puissance »

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Publié le

4 juin 2018

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Randa @DR

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Randa Kassis a coprésidé la Délégation de l’opposition laïque et démocratique syrienne aux pourparlers de Genève en 2016 sous l’égide de l’ONU. Elle a enfin initié la plateforme d’Astana, dont elle préside le comité de suivi, qui travaille depuis 2017 à l’élaboration d’un projet de constitution syrienne.

Propos recueillis par Serge Gadal et Hadrien Desuin

 

La première question que l’on a envie de vous poser concerne évidemment l’état de la Syrie aujourd’hui, en février 2018. Après sept années de guerre, où en est-on ? La vie quotidienne est-elle devenue plus supportable ? Quel est l’état d’esprit de la population ?

 

Les Syriens, qu’ils soient pour le gouvernement ou pour l’opposition, sont épuisés, notamment par la crise économique. La pauvreté atteint 70 % de la population. Peu de personnes ont les moyens de vivre correctement, à l’exception d’une petite partie qui a profité de ces sept ans de guerre. Ils veulent voir un début de changement. Même dans les zones contrôlées par le régime, les habitants ne sont pas si pro-gouvernement que ça. Ils ne souhaitent pas l’effondrement de l’État, ni voir arriver au pouvoir les islamistes, mais ils veulent un changement constitutionnel qui donnera la première place au citoyen syrien, quelle que soit sa conviction religieuse. Il faut d’abord créer une identité nationale par la Constitution. Voilà l’état d’esprit de la population.

 

Vous jouez un rôle important dans le cadre de la plateforme d’Astana qui vise à faire travailler ensemble les différentes parties sur les aspects institutionnels du règlement de cette crise. Quels sont les principes constitutionnels qui seraient de nature, selon vous, à assurer l’équilibre des rapports de force intercommunautaires en Syrie et la stabilité du futur régime ?

 

Il faut distinguer l’avant et l’après Sotchi. Sotchi a permis aux autres groupes d’opposition d’être présents dans ce processus. Grâce à la plateforme d’Astana, nous avons déjà un projet de cette nouvelle Constitution. À Sotchi, à la différence de Genève, le régime a validé la création d’une commission constitutionnelle. Une petite victoire, mais tout commence par de petites victoires. C’est actuellement entre les mains de l’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie. Je dois souligner que l’absence de reconnaissance de la plateforme d’Astana empêcherait la réussite de la transition, car c’est avec notre plateforme, celle des opposants réalistes, que nous arriverons à avancer.

Constitution en y insérant les clés d’une solution politique. Pour que cette Constitution soit acceptée par toutes les parties, pour que ce soit véritablement un compromis, il faut que chaque partie accepte à la fois de perdre et de gagner quelque chose. Nous avons abordé trois questions.

– La neutralité de l’État: nous pré- conisons de supprimer l’article 3 de la Constitution actuelle qui précise que le président est obligatoirement musulman. Mais il faut aller plus loin. Cette neutralité (je préfère ce mot à celui de « laïcité ») doit s’appliquer également au Code civil, ou plutôt aux codes civils, car en Syrie nous en avons quatre (sunnite, druze, catholique, orthodoxe).

– Le deuxième point concerne la décentralisation. Aujourd’hui certaines zones sont contrôlées par différents groupes (Kurdes, etc.) qui ne vont jamais accepter de se retrouver sous l’autorité du pouvoir central, de même d’autres rebelles sont soutenus par des États étrangers. Le modèle idéal est donc la décentralisation (un État fédéral serait beaucoup trop difficile à faire accepter par les Syriens et par beaucoup de pays comme la Turquie, l’Iran, etc.).

– Troisième et dernier point, le type de régime constitutionnel. Un gouvernement parlementaire en Syrie serait risqué, les oligarques pourraient acheter le vote des députés. Le pouvoir devra être partagé entre le président et le parlement. La Constitution devra en outre préciser que la structure de l’armée syrienne ne pourra pas être modifiée tant que la Syrie sera en état de guerre. On ne pourra réformer l’armée que lorsque la paix sera rétablie partout. L’institution militaire est dirigée en grande partie par les Alaouites. Surtout pour avoir la garantie de ne pas être massacrés. Je crois qu’il faut donc laisser l’armée entre leurs mains, au moins pour une certaine période.

 

Vous retracez dans votre livre les péripéties des relations entre la Turquie et la Russie dans le dossier syrien. Quel est le niveau de confiance réel entre ces deux pays?

 

On a assisté à une amélioration des relations entre les Turcs et les Russes en 2016. La Russie peut trouver une solution politique en Syrie mais elle a besoin de quelqu’un. La Russie a besoin de poursuivre son partenariat avec la Turquie, tout en demeurant prudente. Ce n’est pas une relation de confiance à 100 %. Depuis la tentative de putsch, la Turquie se trouve relativement isolée par ses alliés occidentaux qui sont gênés par son autoritarisme et son intervention militaire au nord de la Syrie. D’un autre côté, la Russie souffre de l’hostilité des mêmes pays occidentaux qui essayent de l’isoler sur la scène internationale. Or la Russie est devenue le deuxième et le plus grand partenaire commercial de la Turquie grâce à l’accroissement de ses exportations d’hydrocarbures. Et les entreprises de BTP turques sont devenues très actives sur l’important marché de construction en Russie. Tout cela rapproche.

 

« Je ne pense pas que les États-Unis aient des intérêts stratégiques au Moyen-Orient. Ils sont surtout obsédés par la mer de Chine. » Randa Kassis

 

Pensez-vous enfin qu’une solution au conflit syrien puisse être trouvée sans la participation active des États-Unis et sans la neutralité d’Israël? Quelles pourraient être les contreparties exigées par ces derniers?

 

Il faut considérer séparément le cas d’Israël et celui des États-Unis qui n’ont pas la même stratégie. La priorité d’Israël est sa propre sécurité. Elle soigne chez elle les djihadistes de Jabat al Nosra afin que cette zone autour du Golan reste neutre. Je ne pense pas que les États-Unis aient des intérêts stratégiques au Moyen-Orient. Ils sont surtout obsédés par la mer de Chine. Ce qui veut dire que tout leur budget militaire va partir là-bas. Les Américains sont au Moyen-Orient pour ne pas le laisser aux Russes.

 

Vous considérez la Russie comme « seul facteur d’équilibre au Proche-Orient entre l’Iran et l’Arabie saoudite », comme une « puissance stabilisatrice ». Si la qualité de la diplomatie russe et sa capacité à parler avec toutes les parties peuvent effectivement lui conférer ce titre, la faiblesse relative de son économie et, dans une moindre mesure, de ses capacités militaires, ne constituent-elle pas un obstacle à ses visées géopolitiques ?

 

Les Russes ont toujours eu traditionnellement de très bonnes relations avec les pays arabes. Depuis quelques années, ils reviennent. On le voit en Égypte ou en Libye. On sent ce retour de la Russie comme puissance internationale. C’est une bonne chose pour la Syrie. Nous sommes maintenant dans un monde multipolaire, il faut prendre cela en considération. Pour contrer une puissance comme les États-Unis qui a une stratégie destructrice, et qui en plus n’apprend pas de ses erreurs, nous avons besoin d’une autre puissance internationale.

 

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