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Elles s’appellent Marie, Clémence, Véronique, elles ont la trentaine, tout juste parfois, elles travaillent et ont une vie de couple avec un compagnon qu’elles aiment. Seule ombre dans ce tableau qui pourrait paraître idyllique, l’absence d’enfant.
Cette naissance est pourtant voulue, souhaitée avec une impatience fébrile. Et cependant la nature se fait tirer l’oreille. Des mois, parfois des années, dans l’attente de ce qui ressemble de plus en plus à l’annonce d’une libération. Rendez-vous chez toutes sortes de spécialistes, examens médicaux, compléments alimentaires, traitements à répétition, radios, IRM… un véritable parcours des combattantes qui assèche les finances et brise le moral et parfois les cœurs et les couples. Pour s’en convaincre il suffit d’aller sur internet. Là, des dizaines de blogs ou de forums aux noms évocateurs, « des bras vides », « mon bébé patience », recueillent les témoignages de femmes entre espoir et abattement. Des lieux de discussion où l’on se donne des conseils, échange des adresses, permettant à certaines de comprendre les résultats de certains examens car l’attente d’un rendez-vous chez un spécialiste est difficilement supportable. Il faut savoir, comprendre, se préparer à continuer ou se dire que ça sera « pour le prochain cycle ».
Marie, 32 ans boit son verre de vin rouge à la terrasse du « Compas ». La rue Montorgueil est pleine de bruit et d’une foule pressée faisant des allers-retours entre le Sentier et les Halles. La jeune femme parle vite, avec précision et de manière factuelle : « Cela fait 18 mois que nous essayons, mon mari et moi, de faire un enfant. J’ai commencé à aller voir les forums pour m’informer, voir ce que disaient d’autres femmes des tests, si ça faisait mal, à quel moment elles les avaient fait… Cela n’a pas, comme on peut pourrait le croire, un effet seulement cathartique. Moi j’y vais d’abord pour me renseigner, sur un médicament par exemple. Ensuite, c’est assez difficile d’en parler autour de soi. Les amis, la famille peuvent avoir une approche assez nonchalante sur le sujet. En ce moment nous sommes quelques-unes à être exactement dans la même situation avec des résultats au même moment. C’est intéressant, car au-delà du partage d’expérience, tu t’aperçois qu’il n’y a pas deux médecins qui suivent le même protocole. Évidemment, il faut prendre garde à ne pas passer trop de temps sur ces forums, mais ça permet de relativiser ta situation car tu t’aperçois qu’il n’y a que des femmes enceintes ou des amies qui t’expliquent: « Ah, nous, aucun problème ». Pouvoir écouter et partager, c’est un bon moyen de se motiver ».²
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Beaucoup de couples se tournent finalement, après 18 ou 24 mois – délai imposé par les gynécologues – vers la procréation médicalement assistée (PMA). Commence alors une autre épreuve, celle du manque total d’empathie de nombre de professionnels de santé. Tout devient extrêmement compliqué : des rendez-vous impératifs à certaines phases du cycle impossibles à obtenir, les incompatibilités avec le travail, les retards, les absences à répétitions, les effets secondaires des traitements. Et cette frustration qui monte implacablement. Marathon épuisant Clémence, la trentaine, est dans ce cas, cadre, elle doit jongler entre rendez-vous et vie professionnelle : « Et encore, j’ai de la chance, je suis à Paris. Mais imaginez les gens éloignés des métropoles, tout devient un cauchemar. L’autre jour au centre d’analyse, une femme était avec son mari, ils avaient fait plus d’une heure de route, un samedi matin pour venir dans ce laboratoire spécialisé de la Porte Maillot ».
Voilà encore cette fameuse France périphérique, dont certains s’acharnent à nous expliquer qu’elle n’existe pas (Antoine Grandclément dans Libération, le 29/09/2016). Les ploucs blancs privés d’installations dédiées ou de créneaux disponibles, chez les rares médecins spécialisés dans des lieux qui sont déjà des déserts médicaux, se tapent des bornes, dont une partie à moins de 80 km/h, pour pouvoir faire une prise de sang car chez eux personne ne réalise ces tests. C’est le cas de Véronique, qui travaille dans l’enseignement et a vécu la situation dans l’Yonne puis en Savoie après sa mutation : « En arrivant en Savoie, j’ai été voir un gynécologue. Il était consterné par le protocole que j’avais suivi précédemment à Sens, il a fallu tout reprendre à zéro. C’est une expérience épuisante, je faisais en moyenne 120 km tous les deux jours, puis cela à été 120 km par jour! Les laboratoires locaux ou les centres d’échographie ne sont pas assez formés à ce genre de protocoles. C’est une mécanique très fine et cela n’a pas toujours été à la hauteur. Et puis au bout d’un moment, les échecs se succédant, il y a eu aussi une moins bonne écoute ». Un marathon épuisant, semé d’obstacles, où finalement le taux de réussite n’atteint que 20 %!
Grosso modo, l’envie d’enfant c’est soit pour les beaufs périphériques, soit la volonté des mâles cisgenres d’opprimer leurs épouses sous-diplômées. Les concernés apprécieront.
Clémence se souvient, elle, d’une autre expérience : « Il y a 7 ans, je n’avais pas encore fini mes études, je suis séparée et je m’aperçois que suis enceinte. La pression autour de moi est terrible. Je me laisse convaincre d’avorter. J’obtiens alors tous les rendez-vous en urgence, ma gynécologue me presse d’intervenir alors que le délai de réflexion n’est même pas respecté (NDLR: ce délai de 7 jours a été supprimé en 2016). C’est hallucinant quand tu vois qu’aujourd’hui je suis mariée, que tout est d’un compliqué achevé et qu’on me dit: “Pourquoi vous voulez absolument un enfant? Vous avez le temps, vous êtes jeune ! Vous ne voulez pas profiter un peu ?” C’est assez curieux comme argumentaire: avant j’étais trop jeune, maintenant il faut que je profite, et dans quelques années ça ne sera pas raisonnable car je serai trop vieille. J’ai même vu un psy qui m’a demandé: “Mais pourquoi voulez-vous un enfant?”. Je crois qu’il était inutile de répondre à une question aussi inepte ». Une réflexion qui ne manque pas de sens quand le journal Le Monde publie régulièrement des articles faisant la promotion de ceux qui ont choisi le « no kids ». L’anglais est bien pratique pour faire passer le concept pour une idée cool et branchée. Même si le quotidien du soir prend soin de préciser que cette attitude est extrêmement minoritaire, il ne peut s’empêcher de se faire l’écho de l’analyse spécieuse de l’INED pour qui: « Les souhaits d’infécondité volontaire sont plus fréquents chez les personnes qui, par leur position sociale, sont les plus éloignées de l’idéal du “bon parent” véhiculé par la société actuelle […]. Un « idéal » qui reste, pour une femme, d’être peu diplômée et disponible pour sa famille, et pour un homme de ramener de l’argent à la maison grâce à ses diplômes. La marginalité des sans-enfants est la preuve que ce schéma reste bien ancré dans les représentations collectives ». Grosso modo, l’envie d’enfant c’est soit pour les beaufs périphériques, soit la volonté des mâles cisgenres d’opprimer leurs épouses sous-diplômées. Les concernés apprécieront.
Le risque d’une médecine à deux vitesses, l’une commerciale en vue de satisfaire un besoin, l’autre réparatrice et moins rémunératrice doit être évoqué. Anne Lorne
En septembre 2017, Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, parle de l’ouverture de la « PMA pour toutes », comprendre aussi pour les femmes seules et les lesbiennes, comme d’« une mesure de justice sociale » (sic). Pour Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix : « Drôle d’argumentation : l’égalité entre femmes lesbiennes, célibataires ou hétérosexuelles n’est pas du ressort du social, mais du sociétal: le niveau de revenu n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle… ». Le mélange des genres et le relativisme est une constante dans le discours macroniste, car accepter de parler de « justice », c’est considérer qu’il existe sur ce sujet une « injustice ». Or, de quoi parle-t-on ? Il s’agit de mettre sur un plan d’égalité un problème médical avéré, à savoir l’infertilité dans les couples hétérosexuels, avec une infertilité dite « sociale ». Une thématique portée par des associations catégorielles, concernant une hyper minorité mais qui ont réussi à trouver en Marlène Schiappa une formidable caisse de résonance pour leurs éléments de langage parfaitement absurdes.
Ces femmes qui vacillent
Il y a aussi une forme d’inconvenance à parler de « justice sociale » au moment où le gouvernement plafonne les indemnités pour licenciement abusif. Légitimement, des couples hétérosexuels s’interrogent sur l’aspect pratique qu’une telle initiative peut prendre. Clémence et son mari font partie de ceux-là : « Il est déjà extrêmement difficile d’obtenir des rendez-vous chez les gynécologues, je ne parle même pas des créneaux pour des examens spécifiques comme l’hystérosalpingographie.Tu fais comment si tu ajoutes du jour au lendemain plusieurs centaines de personnes éligibles? Et puis avec cette idée dingue de compensation pour les minorités, ne va-t-on pas vers un système de fast track (coupe-file) comme à l’aéroport pour celles qu’on considère comme “discriminées”? ».
Comment ne pas comprendre ces femmes qui, parfois, vacillent dans leur couple, leur vie professionnelle, leur moral? Il n’est pas question d’égoïsme comme le suggérait une tribune de députés dans Libération mais de s’inquiéter après 18 mois, 2 ou 3 ans d’attente, qu’il faille « faire de la place » et prendre le risque d’attendre encore alors que les primo arrivantes sont seulement victimes « d’infertilité sociale ». Il n’y a pourtant aucun jugement chez elles, seulement l’envie de ne pas devenir une variable d’ajustement du programme sociétal d’Emmanuel Macron.
Chasseurs d’horizon
Une situation que résume parfaitement l’élue des Républicains Anne Lorne dans les colonnes de Valeurs Actuelles: « Il ne s’agit pas de juger de la sincérité de l’envie d’enfant mais d’en esquisser les conséquences, pour la société comme pour l’enfant. Le risque d’une médecine à deux vitesses, l’une commerciale en vue de satisfaire un besoin, l’autre réparatrice et moins rémunératrice doit être évoquée. La France est sur les questions de santé solidaire, c’est le principe de l’assurance maladie. Qu’en sera-t-il, demain, si la médecine fait autre chose que réparer? La solidarité nationale doit-elle permettre et financer autre chose que la réparation des aléas? » Toutes ne tiennent pas le rythme infernal, les échecs qui brisent le cœur et l’âme et certaines décident d’arrêter avant de s’isoler complètement, prisonnières des traitements et des rendez-vous médicaux. Une vie entre parenthèses pendant parfois des années. Elles n’en sont pas moins admirables.
D’autres continuent, en essayant de ne pas s’approprier ce dur chemin et en associant des époux parfois démunis car c’est souvent le corps et l’emploi du temps de la femme qui subissent les contraintes les plus impératives. Pas une traversée en solitaire donc, mais pas vraiment en tandem non plus. Pierre Dac parlait de l’horizon comme d’« une ligne imaginaire qui recule au fur et à mesure qu’on avance ». Nos combattantes aguerries par ce parcours harassant, chaque fois répété, sont devenues des chasseuses d’horizon, persuadées que cet amour pour leur époux et celui pour un enfant qui se fait attendre, leur fera rattraper cette ligne que tant de fois elles ont cru atteindre.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





