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Sciences-Po, c’est comme le foot : comme on peut désormais changer de club comme de chaussettes, il est impératif de bien montrer son maillot. Quitte à se caricaturer soi-même.
«J’y suis enfin, j’y suis enfin! » Voilà ce que se répète frénétiquement Marie-Eugénie, en petite robe à fleurs, serre-tête vissé sur le crâne, en arrivant devant le hall du 27 rue Saint-Guillaume. Mais celle-ci n’est pas sans repères : papa lui-même, trente ans auparavant, arpentait les couloirs de l’école. Elle en maîtrise donc le vocabulaire bien particulier. Péniche pour hall d’entrée, bocal pour cafétéria… La voilà qui, en bonne scoute catholique, s’avance vers les lieux où elle se socialisera pour les cinq années à venir – sortes de safe-spaces juppéistes – la table des «Républicains Sciences-Po» et le «Centre Saint-Guillaume», aumônerie jésuite.
Un jeune homme les cheveux plaqués et gominés, armé de sa serviette en cuir et d’une cravate en soie, s’avance vers elle d’un pas sûr. Il s’adresse à elle en ces termes : « Bonjour, je suis Reynald, vice-président adjoint à la média-culture des LR SciencesPo et sous-assistant parlementaire au Sénat. Bienvenue à Sciences- Po. Tu sais, la dissidence anti-gauchiste commence ici ». Toute émoustillée, Marie-Eugénie verse cinq euros à Reynald. Elle est désormais adhérente. Si elle s’implique bien, elle peut espérer pour sa deuxième année devenir Vice-Président•e à la communication. Elle passera sans doute ses prochaines vacances avec le « gang des particules » à La Baule.
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Non loin de là, passent Medhi et Jean-Eudes. Ils sont les mêmes. Mêmes t-shirts bleus aux couleurs du Bureau des Elèves, même allure arrogante, même façon de penser et surtout, même secret. Effectivement, ils furent camarades à l’école du vice: les campagnes BDE. Ils ont appris comment maquiller des comptes de campagnes, comment acheter des suffrages en privatisant de chics boîtes de nuit sur les Champs et comment composer une liste électorale. Il faut être paritaire, en genre et en couleurs. Il s’agit de repérer les profils de leaders de « communautés ».
Le défilé des vaniteux
Les voilà qui tombent nez-à-nez avec quelques incongrus, ceux qui se taisent mais qui les méprisent. Simon et Quentin ne sont pas assez originaux pour être connus. Ils ne sont que des hommes, blancs, « cisgenres » dirons-nous, et par-dessus le marché – comme si cela ne suffisait pas – catholiques. Ils ont un souverain mépris pour les politicards de pacotilles, les magouilleurs du BDE, les « cathos à particules » soumis au macronisme ou au juppéisme. Les deux passent leurs vacances à travailler, sans avoir été pistonnés par Papa et Maman, l’un sur les chantiers, l’autre sur les plateformes d’appels.On ne cesse de leur cracher dessus: « Ah, voilà les fachos ! » pense-t-on, lorsqu’ils rasent les murs de l’école.
Pourtant, leur meilleur ami s’appelle Ibrahim. Il est entré par une procédure parallèle (Convention d’Education Prioritaire) après avoir remporté le premier prix du concours de la Résistance. Cependant, Ibrahim ne se conçoit pas comme un arabe de cité. Non, il a quitté les associations musulmanes après avoir fait l’expérience de la victimisation que celles-ci professent et de leur participation active à la « convergence des luttes » (fait étonnant, les militants musulmans sont de mèche avec les LGBT). Son refus de se plier à la règle implicite du « Je suis un arabe de CEP, donc je ne me lie d’amitié qu’avec mes semblables » le fait surnommer « le collabeur ».
Certains bruits de couloirs nous enseignent que les tuteurs de quelques étudiants conventionnés appellent les professeurs pour rehausser leurs notes…
«Allô, oui? Veillez à bien rehausser la note de Kévin », déclare le tuteur de Kévin à son professeur de droit des sociétés. Certains bruits de couloirs nous enseignent que les tuteurs de quelques étudiants conventionnés appellent les professeurs pour rehausser leurs notes… L’égalité connaîtrait-elle ses limites ?
À la cafétéria s’est réuni en dégustant un sandwich jambon-fromage le groupe des rappeurs. Ils arborent fièrement leurs joggings et survêtements de qualité supérieure, les poches pleines de shit et les casquettes bien rangées dans le sac. Ils sont blancs, ls d’agrégés de lettres ou d’histoire et se donnent des airs de racaille.
Cette rentrée s’annonce folklorique, et comme chaque année, la même partie se rejoue. Cette partie, n’est ni plus ni moins qu’une ridicule performance d’art contemporain, où résonne en arrière-plan la douce et pénétrante musique de la postmodernité.
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