Skip to content

Pierre Manent (2/2) : retrouver la loi naturelle

Par

Publié le

7 octobre 2018

Partage

Pierre_Manent©Benjamin_de_Diesbach-13

[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1538898250475{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]

Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), Pierre Manent est un spécialiste reconnu de philosophie politique. Son essai La loi naturelle et les droits de l’homme, publié en mars 2018, réhabilite magistralement la nécessité pour nos sociétés de s’enraciner dans une loi commune qui transcende les droits individuels. Partie 2/2.

 

Le christianisme et les droits de l’homme

 

Le christianisme ne comporte-t-il pas en son sein un principe de dissolution du fait social ?

Le christianisme peut en effet apparaître comme un dissolvant, dans la mesure où il interdit toute sacralisation des associations humaines. Avant le christianisme, toutes les sociétés humaines étaient tenues par une religion commune ; la cité était inconcevable sans la religion de la cité, comme l’empire était inconcevable sans la divinisation de l’empereur. La religion était une partie de l’ordre politique. Dès lors, le christianisme, qui s’adresse à tous les hommes, peut être perçu comme l’ennemi de toutes les associations politiques, c’est le reproche qui court de Celse à Rousseau et au-delà. La désacralisation de la cité humaine procède de ce que le christianisme apporte une autre cité incomparablement plus «associante», vaste et profonde que toute cité humaine : l’Église ou la cité céleste. Le trait absolument original de cette nouvelle cité, c’est que ses membres, les citoyens de la cité de Dieu, sont recrutés un à un dans toutes les cités humaines: le chrétien est toujours un païen, ou un juif, converti.

 

Lire aussi : Pierre Manent : retrouver la loi naturelle

 

Le reproche des politiques, c’est que le christianisme divise le citoyen-chrétien entre deux cités, deux loyautés. Le problème posé par cette division est devenu une crise majeure avec les guerres de religion en Europe d’où découla toute la construction de l’État moderne, qui s’achève avec la « séparation » de l’Église et de l’État. Notre attachement – compréhensible – à la séparation nous fait oublier que ce qui a caractérisé l’Europe, pendant la plus grande partie de son histoire, c’est au contraire le mélange des deux cités, c’est une codirection de la société par l’Église et les puissances temporelles en dépit de toutes les querelles qui opposèrent le temporel et le spirituel. Telle fut la chrétienté, matrice de cette Europe que nous avons tant de peine à définir.

Notre obsession de la séparation nous éloigne de la réalité de notre passé, de ce mélange indémêlable entre le profane et le chrétien, auquel nous devons ce qu’il y a de plus original dans la physionomie morale de l’Europe. Toutes les institutions profanes ont été « reprises » et « baptisées » par le christianisme : le mariage devenu sacrement, le voisinage devenu paroisse, l’église au centre du village, tout cela procède d’un principe d’association extrêmement fort, d’une pénétration colloïdale de l’humain par le chrétien, à la fécondité de laquelle nous sommes devenus aveugles. Nous tenons absolument à séparer, séparer, séparer…

 

Notre obsession de la séparation nous sépare de la réalité de notre passé, de ce mélange indémêlable entre le profane et le chrétien, auquel nous devons ce qu’il y a de plus original dans la physionomie morale de l’Europe. Pierre Manent

 

La production la plus précieuse que nous devons à ce mélange, c’est la notion de conscience, qui a été élaborée exclusivement dans le monde chrétien, et dont le sens complet ne peut être gardé que dans les coordonnées chrétiennes. Sens complet, je veux dire, comportant à la fois sa part subjective, la seule que les Modernes aient conservée, et la règle objective.

 

Quelle différence existe-t-il avec l’idéologie des droits individuels?

Aujourd’hui, nous ne voulons plus connaître que les droits subjectifs: mon désir, mon droit, mes valeurs, etc. Il existe une différence radicale entre le christianisme et l’idéologie des droits individuels: le premier apporte avec lui un principe d’association qui lui est propre – la charité – alors que l’idéologie des droits de l’homme n’apporte aucun principe propre d’association. Les droits de l’homme, les droits « subjectifs », ne sont « vivables » que si on leur adjoint un principe d’association objectif: les droits déclarés en 89 furent immédiatement enveloppés et portés par la « volonté générale » et la « souveraineté » de la nation. Je dirais qu’aujourd’hui particulièrement, le christianisme se tient sur une ligne de crête entre deux tentations opposées: d’un côté les droits individuels sans règles ni limites, de l’autre la tentation de retrouver une loi divine indiscutable, qu’il s’agisse de l’islamisme ou bien d’un certain évangélisme américain. On ne peut qu’être frappé de la présence conjointe dans notre société de ces deux revendications contradictoires qui s’alimentent mutuellement: la vie sans loi ou la vie tout entière à l’ombre de la Loi… Le christianisme, dans sa complétude orthodoxe du moins, est adéquat à la situation humaine, que le fondamentalisme et l’individualisme radical faussent grandement.

 

 

Le christianisme nous permet de vivre selon notre condition en éclairant celle-ci: nous sommes une liberté sous la loi. Les deux éléments sont également importants. Le christianisme nous a délivrés de la Loi de l’Ancien Testament qui marquait les corps, commandait la nourriture, les ablutions, pour ainsi dire tous les gestes de la vie, mais il ne nous a pas délivrés de l’obéissance à la loi de la nature qui parle à la conscience, ni de l’obéissance à la grâce qui incline la volonté. Cette délicate articulation entre la loi de grâce et la liberté est ce que nous avons de meilleur pour explorer les chemins propres à l’être humain. Une liberté sous la loi, cela veut dire une liberté exercée sous le regard de la conscience personnelle, celle-ci nourrie et éduquée par la double expérience puisée dans la cité et dans l’association religieuse. Cela suppose un équilibre subtil et toujours à construire entre la liberté et la communauté, équilibre sans cesse perdu et retrouvé qui donne sa ligne de force au mouvement spirituel de l’Europe. Or, avec l’idéologie des droits de l’homme, nous avons la liberté sans la communion. À l’inverse, avec le fondamentalisme, nous avons la communauté sans la liberté.

 

Lire aussi : Islam, Christianisme, Laïcité… Rémi Brague et Pierre Manent débattent

 

Si nous laissions perdre cet élément d’orientation fondamental qu’est le christianisme, nous ne perdrions pas seulement nos « racines », nous tomberions d’un côté ou de l’autre de cette ligne de crête dont je parlais: notre humanité en serait simplifiée et brutalisée. Le christianisme véhicule l’idée d’une nature humaine créée par Dieu. Est-ce compatible avec l’idée d’une culture humaine librement élaborée par les hommes?

Dieu n’a pas créé des pantins de bois ! Cette opposition mécanique entre nature et culture nous empêche précisément d’accéder au propre de l’homme. Bien sûr l’homme est nature, par exemple il est naturellement produit, si j’ose dire, en deux versions, homme et femme, mais cette division naturelle est élaborée, institutionnalisée, c’est à nous de donner une certaine forme à la relation entre les deux sexes. La nature humaine se concrétise nécessairement sous une forme particulière, qui varie avec les sociétés, civilisations, religions.

La « galanterie française », par exemple, est propre à notre culture, et elle est très distinctive. Voyez comme elle rend perplexes nos amis américains ! Pour autant, cette « construction sociale » s’enracine dans les profondeurs d’une nature humaine qui se construit différemment chez l’homme et la femme, notamment dans leur rapport à la vie humaine naissante que la femme peut porter à l’intérieur d’elle-même, et donner à partir d’elle-même.

 

Lire aussi : Nom : Zemmour. Prénom : Eric. L’interview fleuve 1/2

 

Comment imaginer que cette différence naturelle ne reste pas un déterminant essentiel de la vie humaine à travers la diversité des cultures ? L’idée que l’on pourrait construire une société où les relations entre les individus seraient entièrement détachées de leur sexe, où la différence sexuelle ne serait plus un déterminant essentiel de notre vie commune, c’est le rêve d’une humanité épuisée, désormais incapable d’habiter l’expérience qu’elle fait d’elle-même. L’obsession des idées claires nous aveugle. La nature et la convention sont nécessairement mêlées dans la vie réelle. Notre nature nous porte, et parfois nous emporte, elle nous donne la direction et l’horizon, mais c’est notre liberté instruite par l’expérience et guidée par la raison qui lui donne forme concrète.

 

En pratique, comment montrer à nos contemporains la pertinence de la notion de loi naturelle ?

En tant qu’êtres sociaux, nous sommes à la recherche de références communes, de principes d’association. L’idée que je me fais de la loi naturelle répond à ce propos. Tout principe d’association doit reposer ultimement sur les motifs d’action que nous partageons tous. Donc la loi naturelle destinée à régler notre action visera une certaine combinaison des motifs humains premiers que sont l’agréable, l’utile, et le noble ou le juste. On voit immédiatement le caractère insatisfaisant d’une société qui viserait seulement l’agréable, ou seulement l’utile, ou même une combinaison de l’utile et de l’agréable sans souci du noble. Mais une société qui prétendrait nous faire vivre exclusivement dans le noble détruirait notre nature au lieu de l’élever.

Je lutte contre l’idée, aujourd’hui très répandue, selon laquelle nos conceptions du bien seraient tellement incompatibles que nous devrions renoncer à toute idée d’un bien commun et nous contenter d’une idée purement procédurale du juste. Il est vrai que, lorsque nous formulons abstraitement nos idées, nos perspectives déclarées sont très disparates et permettent rarement de parvenir à une vision commune, mais dès que l’on s’occupe de légiférer sérieusement afin de répondre à des questions posées par l’expérience elle-même, alors on peut souvent s’accorder sur des mesures raisonnables.

 

Mon travail sur la loi naturelle est une sorte de manuel élémentaire pour nous exercer à chercher ensemble la règle commune. Pierre Manent

 

Prenez l’exemple de la fin de vie : chercher un accord préalable sur les « valeurs », c’est une voie sans issue, mais si l’on cherche une position pratique raisonnable, alors on peut trouver un point d’équilibre, comme cela a été le cas, il me semble, avec la loi Leonetti 2005-2016. Le propos de la loi est de guider l’action, pas de déclarer des valeurs. C’est pourquoi l’idée fixe de certains, au nom du « progrès », de promulguer une « nouvelle loi » pour accorder de « nouveaux droits » est malavisée. Dans le clair-obscur douloureux de la fin de vie, la loi telle qu’elle est aujourd’hui garde l’équilibre entre l’interdiction de causer la mort et le souci de donner les moyens d’alléger la souffrance ou la détresse du mourant.

 

 

Le véritable progrès serait pour moi de se retenir de vouloir aller « plus loin »: on montrerait, sur une question fondamentale, que nos disputes philosophiques, légitimes et même nécessaires, ne sont pas incompatibles avec une conversation civique qui parvient à des points d’équilibre pratiques que la grande majorité des citoyens peut accepter en conscience. Mon travail sur la loi naturelle est une sorte de manuel élémentaire pour nous exercer à chercher ensemble la règle commune. Certaines conceptions de la loi naturelle sont beaucoup plus impératives et « perfectionnistes », je ne les rejette pas, mais mon propos est plutôt d’avancer une approche pratique et négociée de la loi naturelle, en admettant l’existence d’une règle inscrite dans notre nature et notre vocation, qui en ce sens s’impose à nous, mais qu’en même temps, nous devons et pouvons élaborer dans une délibération commune, dès lors que celle-ci est menée dans des dispositions convenables.

 

Là vous avez parlé de la fin de vie, mais sur des questions concernant la famille ou le respect de la vie, est-ce que vous pensez aussi qu’on peut atteindre ce point d’équilibre et mener cette conversation civique, ou bien est-ce que la conversation civique devient impossible et nous conduit à devenir dissidents ?

Je ne dis pas du tout que des accords pratiques sont possibles sur tous les sujets. Sur certains d’entre eux, il est certainement légitime de dire Non possumus. Si je prends l’exemple de la fin de vie, c’est précisément parce que j’ai le sentiment que sur ce sujet-là, si important, nous sommes parvenus à un accord – à un accord, de surcroît, qui, si nous nous y tenons, nous aidera à sortir de cette idéologie-réflexe du « toujours plus de droits » qui nous entraîne vers une société où la loi ne servirait plus qu’à légitimer l’arbitraire humain.

 

Propos recueillis par R. Lélian, B. Dumoulin et J. de Guillebon

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest