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A l’été 2015, les pays d’Europe centrale faisaient bloc contre l’angélisme migratoire d’Angela Merkel. Et pourtant ces migrants ne faisaient que transiter. Le système social n’est pas aussi prodigue qu’en Europe de l’Ouest (l’équivalent du RSA en République tchèque est de 130 euros par mois) et les gouvernements n’ont pas les moyens de garder les migrants. Cette victoire partielle amène à se demander : les pays d’Europe centrale s’accordent-ils sur une vision conservatrice et une alternative au libéralisme mondialisé de l’Union européenne ?
L’idée qu’il existe une racine commune à toutes les pensées de l’Europe centrale est évidemment contestable. L’opposition à la perte de la souveraineté nationale est forte et résonne avec le Brexit, mais elle manque d’unité parce que les mentalités sont différentes selon les anciens pays communistes. La Pologne puise son conservatisme dans sa population catholique, tandis que le président Victor Orban joue la carte du nationalisme politique.
Le cas de la République tchèque est encore différent, où l’on compte 50 % d’athées proclamés. De plus, le sentiment nationaliste n’a jamais exercé une grande puissance politique. Le mouvement nationaliste tchèque a été battu par les Hongrois, qui sont devenus ensuite les principaux partenaires de l’Empire autrichien. Puis, au moment de la fondation de la Tchécoslovaquie en 1918, deux mouvements se sont opposés dans la jeune République : les nationalistes contre les catholiques. Unifier le nationalisme catholique fut compliqué puisqu’au début de XXe siècle la majorité des évêques tchèques parlaient allemand. Le courant nationaliste n’a donc jamais été assez fort pour l’emporter aux élections. Le premier président de la Tchécoslovaquie, Tomas Garrigue Masaryk, qui reste une icône tchèque était progressiste, cosmopolite, et proche des États-Unis. Il était d’ailleurs marié à une Américaine.
La langue et la bière
Si le nationalisme politique n’a jamais réussi de percée, le patriotisme se maintient à travers la conservation de la langue tchèque. Ce trait est capital pour comprendre la situation actuelle. Les Tchèques sont considérés comme une nation xénophobe par ceux qui amalgament le refus de l’immigration à la peur de l’islam. En réalité, les Tchèques sont très accueillants lorsqu’ils voient que des étrangers essayent d’apprendre leur langue, perçu comme un signe d’intégration culturelle. Dès lors que vous la maîtrisez, vous êtes considéré comme Tchèque. La langue est difficile à apprendre et prouve qu’on souhaite parler aux gens avec qui l’on vit au quotidien: ce n’est ni la langue des multinationales, ni la langue d’un milieu académique.
Le deuxième pilier de la culture tchèque, c’est la bière. Boisson nationale, mais aussi phénomène culturel, la bière se trouve partout, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle. Ne pas boire de bière, sauf pour raison de santé, est perçu comme une impolitesse. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les Tchèques pensent que l’islam est incompatible avec la culture tchèque. Le conservatisme tchèque n’est pas une attitude théorique qui nécessite des heures d’étude en bibliothèque ou encore de longs discours politiques. Il est d’abord une pratique et s’appuie simplement sur un mode de vie.
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Les Tchèques sont en général sceptiques et méfiants envers les excès du progressisme. Ils ont l’impression, très forte, que les opinions progressistes proviennent de l’Ouest et s’établissent avec l’appui des institutions et des organisations non gouvernementales, sans consultation de l’opinion publique. Souvent, ces valeurs progressistes sont propagées par des personnes au passé bizarre et au crédit moral très bas: le directeur du think-thank libéral « Les valeurs européennes » a tourné dans des films gay porno, et un(e) activiste transgenre, Marie Feryna, a avoué avoir violé deux autres activistes féministes. En général, les Tchèques sont devenus allergiques à un argument très utilisé dans les années quatre-vingt-dix: il faut le faire, parce que cela se fait à l’Ouest. Cet argument, les gens n’en veulent plus.
Concomitamment, la majorité de la population garde des souvenirs de la propagande communiste et se méfie des médias. Cependant, un grand nombre de personnalités conservatrices sont divisées. Le parti chrétien (5,8 % lors de la dernière élection parlementaire en 2017) veut par exemple défendre les valeurs traditionnelles de la famille tout en prônant l’Union européenne et milite pour l’adoption de l’euro. Or, ces deux tendances sont de moins en moins conciliables et la balance penche toujours dans les moments décisifs pour l’orientation européenne. L’Église catholique en République tchèque est pareillement divisée.
L’euroscepticisme de Vaclav Klaus
Le plus connu des conservateurs tchèques esT l’ancien président de la République Vaclav Klaus. C’est un économiste qui a géré la transition économique du pays en passant de la société communiste à un modèle capitaliste. Il a fondé un parti de droite (ODS) mais s’en éloigne quand le parti devient trop européiste. Il est d’abord favorable à l’intégration de la République tchèque dans l’Union européenne, mais devient de plus en plus critique. Points communs entre lui et son homologue hongrois, Victor Orban : il est Président de 2003 à 2013 et signe le traité de Lisbonne. Il refuse ensuite de signer l’accord sur le mécanisme européen de stabilité. À la fin de son second mandat, il n’hésite pas à critiquer ouvertement le progressisme de l’Union européenne, les manifestations comme la Gay Pride, et surtout il vise des activistes écologistes et tous les problèmes environnementaux qu’il considère comme artificiels et scientifiquement non-fondés. À la fin de ses fonctions publiques, il créé l’Institut Vaclav Klaus, une boîte à idées qui peut être considérée comme conservatrice. Comme son nom l’indique, l’Institut n’est pas centré sur des problématiques en particulier, mais cherche plutôt à renforcer l’image de l’ancien président et exprimer sa vision politique. Aujourd’hui l’Institut Vaclav Klaus vieillit car il est surtout animé par les anciens amis du président.
Vaclav Klaus n’hésite pas à critiquer ouvertement le progressisme de l’Union européenne, les manifestations comme la Gay Pride, et surtout il vise des activistes écologistes et tous les problèmes environnementaux qu’il considère comme artificiels et scientifiquement non-fondés.
La seconde grande figure est l’actuel archevêque de Prague, Dominik Duka. Atteint par la limite d’âge de 75 ans, il a dû envoyer sa démission à Rome mais jouit d’un grand crédit moral. Son père fit son service militaire dans l’aviation britannique pendant la Seconde Guerre mondiale et fut mis en prison par le pouvoir communiste, comme la majorité des héros de la Seconde Guerre mondiale qui avaient servi dans les armées de l’Ouest. Le jeune Dominik Duka est quant à lui entré chez les dominicains et ordonné prêtre en 1970. Cinq ans plus tard, le régime communiste lui refusait l’accord officiel pour continuer son ministère. Il entre alors en clandestinité et poursuit ses fonctions de maître des novices chez les dominicains. Il est arrêté et jeté en prison en 1981. Libéré, il est contraint de prendre un métier civil. Cette expérience a fait de lui un homme proche des gens simples, bien qu’il ait une formation intellectuelle. Quand il est nommé archevêque en 2010, il ne cache pas ses opinions. Il soutient les mouvements pro-vie et met en garde la civilisation occidentale contre son athéisme et le danger pour le christianisme d’être progressivement remplacé par l’islam. Ces derniers temps, il s’est fait remarquer par sa critique d’une pièce de théâtre qui mettait en scène Jésus violant une femme musulmane. La réaction a été forte puisque la pièce était financée par des subventions publiques. Le cardinal a qualifié cette situation de pire que la persécution communiste qui n’allait pas jusqu’au blasphème de la religion chrétienne.
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Il faut encore mentionner deux figures: Alexander Tomsky et Petr Robejsek. Les deux ont émigré pendant l’époque communiste et étaient actifs dans les cercles intellectuels d’Europe de l’Ouest: Tomsky en Angleterre et Robejsek en Allemagne. Tomsky choisissait de retourner dans sa patrie après la Révolution de velours, tandis que Robejsek restait en Allemagne. Il s’agit d’intellectuels qui ont une vision de la situation en Europe. C’est un atout fort, car les Tchèques pro-européens n’ont souvent pas une réelle expérience de la vie en Europe de l’ouest. Malheureusement, les opinions de ces deux intellectuels ne se sont pas traduits en force politique. Robejsek a fondé le parti « Les réalistes » avec Tomsky comme candidat. Malgré un budget électoral conséquent, le parti a recueilli 0,71 % des votes.
Est-ce que cela signifie que le mouvement conservateur tchèque n’a pas d’avenir politique ? Pour accéder au parlement, il faut obtenir 5 % des suffrages et il se crée sans cesse de nouveaux partis politiques. Deux femmes pourraient prendre la relève dans les années à venir. La première est la jeune journaliste Lucie Sulovska (23 ans). Dans ses chroniques hebdomadaires publiées par le journal Echo24, les thèmes conservateurs reviennent souvent. L’autre est la jeune économiste Hana Lipovska qui travaille à l’université Masaryk de Brno ainsi qu’à l’Institut Vaclav Klaus. Malgré son âge (27 ans), elle a déjà publié trois livres, et remporté plusieurs prix qui récompensent les jeunes chercheurs. Elle s’occupe surtout de questions monétaires, des relations entre la couronne thèque et l’euro, et du problème de l’endettement. Elle n’hésite pas a souligner le lien qui, selon elle, existe entre l’économie et les questions sociétales. La dette, par exemple, peut être l’expression d’une certaine manière de vivre. Ces deux jeunes femmes, décomplexées et brillantes, sont une belle promesse pour l’avenir de la pensée conservatrice en République tchèque. Mais l’avenir du conservatisme en Europe centrale dépendra surtout de capacité à trouver un appui solide auprès de ses amis d’Europe de l’ouest.
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