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Yeo Siew Hua : SINGAPOUR ÎLE HALLUCINÉE

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Publié le

9 mars 2019

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Luna @© Memento films

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Avec Les Étendues imaginaires, le réalisateur Yeo Siew Hua nous offre une plongée lynchienne somptueuse dans la machinerie du « miracle » économique de Singapour. Nous l’avons rencontré avec l’actrice principale de son film, Luna Kwok, dans le salon d’un hôtel parisien, pour qu’ils éclairent ce songe fascinant.

 

Pouvez-vous résumer pour nos lecteurs la situation singulière de Singapour ?

Yeo Siew : Depuis cinquante ans, en raison du « miracle économique », Singapour est une île qui a accru sa superficie de 25 % en important du sable pour l’amasser sur ses côtes. En plus de cette expansion horizontale, Singapour s’est aussi élevé verticalement après avoir ravalé ses collines. Ces deux processus conjoints de transformation ont radicalement changé le paysage. J’ai toujours été fasciné par cette expansion, puis j’ai commencé à m’y intéresser de plus près et j’ai alors découvert que 99 % de ces changements dépendaient du travail des migrants, lesquels représentent aujourd’hui un habitant de Singapour sur quatre. L’île se métamorphose perpétuellement grâce à cette immigration qui demeure invisible pour la population native. Ce n’est pas tant que la société ferme les yeux sur cette « autre facette » de l’île qu’elle n’est jamais amenée à la voir.

 

 

Si votre film s’ancre dans un lieu très spécifique, il illustre des problématiques liées à la globalisation économique auxquelles nous sommes aujourd’hui tous confrontés

YS : Singapour s’est toujours considéré comme un pays devant s’adapter au reste du monde et avec ce processus de modification permanente, il est obligé d’imaginer continuellement son industrie et sa démographie. C’est par ce besoin perpétuel de se réinventer que Singapour détruit son histoire. Moi-même, j’ai l’impression de vivre là-bas dans une espèce de rêve puisque lorsque je recherche des souvenirs dans les lieux de mon enfance, comme par exemple l’endroit de mon premier baiser, eh bien, ça n’existe plus! Or, quand je rencontrais des personnes migrantes pour préparer ce film, je me rendais compte qu’elles ressentaient la même chose que moi et quand je leur demandais de résumer leur expérience de Singapour, elles me répondaient très souvent que cela ressemblait à « un rêve ». Pas un rêve au sens heureux du terme, non, dans leur optique, il s’agissait plutôt d’une sorte d’hallucination collective. C’est cette réflexion qui est à la base des Étendues imaginaires. Après, pour la classe moyenne intégrée, Singapour peut aussi être considéré comme une utopie, mais dès qu’on s’extrait de ce milieu, les choses deviennent beaucoup plus compliquées.

 

Votre film débute comme un thriller puis évolue de manière surprenante, s’aventure dans des univers lynchiens, brise la linéarité de l’enquête… D’où vous est venue cette idée de jouer ainsi avec les genres ?

YS :  Mon idée de départ était de partir dans la direction d’un film noir comme simple prétexte pour raconter mon histoire. Je souhaitais captiver d’abord mon public avec une enquête puis l’emmener tout à fait ailleurs. Ce qui me touche en effet chez David Lynch, c’est son approche de la transformation. Celle-ci est indissociable de mon questionnement sur l’identité. À travers Les Étendues imaginaires, j’ai souhaité utiliser ces thèmes de la transformation comme un moyen de se mettre progressivement à la place des autres.

 

Lire aussi : L’édito de Romaric Sangars – Encore un effort pour entrer dans le XXIème siècle

 

Votre film propose une alternance de paysages vertigineuse et contrastée…

YS :  La référence au territoire et aux paysages est tout à fait fondamentale, elle détermine jusqu’au titre du film, d’ailleurs. La porte d’entrée esthétique se trouve directement sur le terrain, dans des lieux très identifiés. Les conditions de travail très difficiles sur les sites de construction, la nature environnante, comme le cybercafé, tout ce qui est mis en scène est réel. Même le jeu vidéo du cybercafé auquel s’adonnent les migrants est authentique : cette réalité, pour virtuelle qu’elle soit, est fidèlement reproduite. Pour moi, la réalité brute, la réalité virtuelle et le monde du rêve participent d’un seul et même ensemble qui a sa raison d’être, la tonalité du rêve résonant avec la réalité de Singapour, de même que le processus de construction dans le jeu vidéo ressemble au processus de construction qui préside à l’évolution de Singapour.

 

Le réalisateur Yeo Siew et l’actrice de son film Luna Kwok     © Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Luna, comment avez-vous travaillé avec Yeo Siew?

Luna Kwok : J’ai perçu immédiatement l’importance de son talent, si bien qu’en tant qu’actrice, j’ai très rapidement eu envie de travailler avec lui. On a pu beaucoup parler du scénario en amont.

 

Dans ce monde où tous les hommes semblent perdus, elle seule, l’une des très rares femmes, paraît maîtriser les choses…

LK : Oui, je suis d’accord avec votre interprétation. Je suis convaincue que les femmes peuvent être des meneuses et je crois même que ce sont elles qui déclenchent les grands changements de civilisation. J’ai regardé beaucoup de films noirs pour préparer mon rôle dans Les Étendues imaginaires, et afin d’interpréter Mindy, j’ai dû inhiber une grande part de mon côté féminin pour prendre des aspérités masculines plus conformes au personnage. Quand j’arrivais sur le plateau, chaque matin, c’était dans un esprit de colère et avec l’envie de me battre.

 

Comme le film subvertit le genre du polar, ne pourrait-on pas considérer que Mindy subvertit l’archétype de la femme fatale ?

LK :  Au tout début, dans le scénario, le personnage avait différents aspects, dont celui, en effet, de la « femme fatale », mais je désirais justement échapper aux rôles monolithiques qui caractérisent les films de genre. J’aime jouer avec mon public et je voulais le surprendre. Alors je me suis habillée et maquillée pour révéler dans ce rôle d’autres aspects de ma personnalité et conférer à Mindy une dimension beaucoup plus ambiguë

 

Quelles sont les actrices qui vous inspirent ?

LK :  Les actrices qui m’inspirent le plus sont Liv Ullmann, Cate Blanchett ou Maggie Cheung. Parmi les Françaises, j’aime beaucoup Isabelle Huppert.

« L’île se métamorphose perpétuellement grâce à cette immigration qui demeure invisible pour la population native. L’île se métamorphose perpétuellement grâce à cette immigration qui demeure invisible pour la population native. » Yeo Siew Hua

Yeo, pourquoi ne filmez-vous que l’envers du décor et jamais le revers opulent de cette misère ?

YS : On a décidé d’ancrer la réalité des migrants dans ce contexte de pauvreté sans jouer sur l’opposition avec la réalité dorée de Singapour. Ce sont les migrants qui m’intéressaient, non les autres, et puis il y a déjà suffisamment de films qui témoignent du luxe de l’île, quand très peu révèlent la machinerie en amont.

 

Vos études de philosophie ont-elles eu une influence notable sur votre travail de cinéaste ?

YS : Il s’est passé neuf années entre mon premier film (l’expérimental In The House of straw) et Les Étendues imaginaires, et c’est durant ce long intermède que j’ai entrepris des études de philosophie. Je me suis montré un élève brillant et ce sont ces études qui m’ont conduit à m’interroger sur les questions qui traversent ce nouveau film.

 

Ce qui nous frappe toujours, nous, Occidentaux, c’est la dimension implicite et contemplative du cinéma asiatique. Il y a du désir, mais il n’y a pas de sexe ; il y a de la violence, mais il n’y a pas de meurtre ; il y a une enquête, mais elle n’est pas élucidée…

YS :  Je suis très influencé par le cinéma asiatique et je pense que nous avons en effet une façon d’aborder le monde qui est différente parce que nous envisageons les choses comme appartenant à un même ensemble où tout se trouve connecté. Dans le cinéma occidental, les choses sont représentées en termes de rapports frontaux, que ceux-ci relèvent du conflit ou du désir, mais par là, elles sont également isolées de tous les autres aspects du monde. Quand on prend en compte ces phénomènes et le fait que les causes et les conséquences ne se repèrent pas forcément en usant un biais direct mais au gré des contours, on développe une approche différente.

 

© Memento films

Votre approche du rêve est-elle également différente de la nôtre ?

YS : Oui, je le pense, en effet. Dans la culture occidentale, le rêve est généralement abordé comme quelque chose de trompeur, d’illusoire. Avec le parcours qui est le mien, le rêve prend un sens très différent : il revêt tout autant de signification que la réalité dans la mesure où le rêve, en lui-même, est une projection de choses appartenant à la réalité. Dans Les Étendues imaginaires, mes personnages comme le territoire qu’ils habitent ont la capacité de se transformer. Le rêve peut être un moyen de transformation comme les autres, mais aussi de connexion réelle. Ainsi Lok progresse-t-il dans son enquête quand il parvient à se connecter à Wang à travers un rêve.

 

Le constat du film semble assez désespéré dans la mesure où il n’y a aucune issue sauf différentes formes d’échappées…

YS : Pour moi, il y a néanmoins une issue véritable dans la mesure où Lok, l’enquêteur, parvient peut-être à s’abandonner enfin et se trouve en mesure de se mettre à la place de Wang, le migrant.

 

Propos recueillis par Romaric Sangars et Arthur de Watrigant

 

LES ÉTENDUES IMAGINAIRES

De Siew Hua Yeo Avec Xiaoyi Liu, Peter Yu, Jack Tan, Luna Kwok

Singapour gagne chaque année plusieurs mètres sur l’océan en important des tonnes de sable des pays voisins – ainsi que de la maind’œuvre bon marché. Dans un chantier d’aménagement du littoral, l’inspecteur de police Lok enquête sur la disparition d’un ouvrier chinois, Wang, chargé de transporter ses collègues depuis qu’il s’est blessé. Après des jours de recherches, les pistes suivies finissent par converger jusqu’à un mystérieux cybercafé nocturne. Il y a du Lynch chez Siew Hua Yeo, une véritable aptitude à subvertir les genres, ici le thriller, pour embarquer le spectateur dans un voyage sensoriel où le rêve se mêle à la réalité brute, et la réalité brute à la réalité virtuelle, jusqu’à abolir toute frontière. Si Les Étendues imaginaires touche par sa beauté visuelle, celle-ci n’est jamais gratuite mais élabore une brillante allégorie du « miracle » de Singapour par son revers, révélant une machinerie occultée et glaçante. Hypnotique.

Arthur de Watrigant

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