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Code de la queue

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Publié le

3 juin 2019

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Six mois après l’orage, nous fûmes dans une situation telle que le mariage était la seule solution… » Placés dans la queue du supermarché à trois rangs de la grosse dame qui arrivait à proximité des caisses, un sac de truites à la main, E. et Zo’ ne perdaient pas une miette des confidences qu’elle chuchotait d’une voix de stentor à son plus proche voisin, apparemment soucieuse de faire connaître urbi et orbi les frasques et les fastes de sa jeunesse enfuie.

 

 

Mais tandis que Zo’ se contentait de sourire, l’adolescente située entre eux et le destinataire de ces aveux indiscrets fit entendre un gloussement susceptible de dégénérer en fou-rire. La dame aux truites, piquée au vif, se retourna vers la rieuse :

– Non mais ça va pas ! J’vous y prendrai, moi, à écouter les gens dans leur dos et à se moquer d’eux ! Espèce de mal élevée, va !

Certaine d’écraser son adversaire sous le triple argument de son bon droit, de son âge et de son imposante personne, elle vira au carmin lorsque la pécore lui renvoya ses amabilités :

– C’est vous, la mal-élevée, vous trouvez ça bien, vous, de bramer en public vos histoires de fesses d’il y a un demi-siècle ? Occupez-vous plutôt de vos… courses, et laissez les autres patienter tranquillement !

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Frère humain qui avec nous 

 

Dans la queue qui s’étirait sur une dizaine de mètres, des clients lançaient des regards inquiets, sachant par expérience qu’une altercation risque fort de prolonger l’attente – à moins qu’elle ne soit suffisamment violente pour sortir les protagonistes de la queue, et faire gagner ainsi deux ou trois places aux autres. Mais les plus nombreux déclaraient qu’il était temps de se calmer et qu’on avait autre chose à faire, ce qui ramena les duellistes à la raison.

« J’ai absolument horreur de faire la queue, avoua Zo’ avec une moue ravissante, et si vous n’étiez pas là, je me serais éclipsée depuis longtemps, vous savez !

– Ma chère Zo’, je vous confesse qu’il m’arrive de renoncer à un objet, voire à un caddie plein, lorsque je m’aperçois qu’il faudra sacrifier du temps à ce rituel des âges modernes. Le plus drôle, c’est que les queues n’existent que dans les grandes villes, qui sont aussi les endroits où l’on est le plus impatient. Ceci dit, si je les déteste autant que vous, je reconnais qu’elles constituent un outil de pacification de premier ordre. Rien de plus propice à la violence qu’une foule qui attend de manière désordonnée, chacun essayant de passer devant l’autre, de jouer des coudes, des poings, des coups de pied dans les tibias, etc. La queue a au moins l’avantage de canaliser un peu la bête qui sommeille en nous.

 

Lire aussi : Le Tour de Gaule à vélo : ballade mélancolique dans la France d’avant

 

– Certes, précisa Zo’, mais à condition que ceux qui « font queue », comme on disait autrefois, acceptent non seulement d’attendre les uns à la suite des autres, mais aussi de respecter certaines règles de base…

– Le Codex caudarum, dirait mon ami latiniste devenu banquier à Genève…

– Article premier : on évitera de parler trop fort de choses intimes si l’on ne veut pas être écouté. Article deux : on ne prendra pas la place de quelqu’un d’autre, et article deux bis : on ne fera pas entrer quelqu’un devant soi dans la queue, sauf à en sortir soi-même.

– Article 3 : on ne pestera pas à haute voix contre ceux qui, nous précédant dans la queue, refusent de nous laisser passer devant eux alors que l’on est fatigué ou qu’on n’a pris qu’un pack de bière, alors que la mère de famille juste devant pousse un chariot rempli à ras bord…

– Article 4 : on ne fera pas attendre toute la queue parce que l’on a oublié de peser à la balance ses cinq fruits et légumes !

Arrivée à la caisse, la grosse dame entreprenait manifestement de se venger de ses avanies en déployant une lenteur extrême, et en entamant avec la caissière une conversation qui s’annonçait longue et passionnante.

– Article 5, fit E. deux tons plus haut, on ne fait pas exprès d’embêter les autres !

– Et article 6, conclut Zo’ en rosissant, on ne se plaint pas d’attendre lorsqu’on est en compagnie d’une jolie femme…

 

 

Par Frédéric Rouvillois

 

 

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