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Les dieux ont soif

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Publié le

5 novembre 2019

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1765. La ville d’Abbeville, dans la Somme, est une caricature de ville de province, étouffant sous le corset du conformisme et des convenances. La mise à l’index du Dictionnaire Philosophique de Voltaire y a été vivement commentée : ces idées sont malsaines, nauséabondes dirait-on aujourd’hui, et il n’est pas question qu’elles se répandent.

 

Or, quelques jeunes gens s’ennuient de cette bien-pensance et multiplient les frasques et les provocations. Ils n’ont rien contre le catholicisme en soi, dans lequel ils ont tous été élevés, mais n’en peuvent plus de ce respect obligé, de cette hypocrisie interdisant qu’on remette publiquement en question des éléments de la Foi alors même que beaucoup doutent en privé.

 

 

 

Le chevalier de la Barre, bravache et imprudent comme on l’est à son âge, se vante d’avoir chanté des chansons impies et refuse ostensiblement d’ôter son chapeau au passage de la procession du Saint Sacrement. Quelques semaines plus tard, un crucifix est retrouvé profané. L’émotion populaire est immense : cet acte, abominable selon les critères de l’époque, ne serait pas arrivé si l’impiété ne s’était pas d’abord développée dans les esprits. C’est la preuve évidente que les mots sont dangereux. Coupable idéal, le chevalier de la Barre, sera exécuté pour « sacrilège ». Il deviendra à titre posthume l’emblème des libre-penseurs.

Et pourtant, aucune société ne peut s’établir et prospérer sans décréter que certaines choses sont sacrées. Toute société a ses totems et ses tabous. Ce qui a cédé du terrain, c’est le caractère sacré du religieux, mais le sacré est toujours là : il a simplement changé de nom et d’objet.

Nous sommes convaincus d’avoir aboli le délit de blasphème. L’obscurantisme et les superstitions, c’était avant. De fait, la France a développé une longue tradition de caricatures blasphématoires et a porté au plus haut point l’esprit de dérision et d’irrévérence, du moins à l’égard du fait religieux chrétien. Le chevalier de la Barre est bien vengé. Et pourtant, aucune société ne peut s’établir et prospérer sans décréter que certaines choses sont sacrées. Toute société a ses totems et ses tabous. Ce qui a cédé du terrain, c’est le caractère sacré du religieux, mais le sacré est toujours là : il a simplement changé de nom et d’objet.

 

Indépendamment de la sévérité de la peine puisque fort heureusement les coupables contemporains ne sont ni torturés, ni tués, nous sommes sociologiquement en présence d’un mécanisme de nature blasphématoire si trois critères sont réunis : une attitude ou des paroles considérées comme très gravement insultantes à l’égard d’une réalité tenue pour sacrée ; un opprobre général, sur fond d’emballement collectif, qui frappe le provocateur, exige de lui qu’il formule des regrets, et le coupe de ses soutiens, lesquels ne peuvent risquer leur réputation en prenant sa défense ; enfin, un passage de relais au pouvoir judiciaire qui, via une incrimination autonome, fonde en droit la condamnation.

 

Lire aussi : Interdire le voile ou interdire l’Islam ?

 

L’orientation sexuelle, la non-discrimination et l’anti-racisme sont les valeurs sacrées de notre temps. Les minorités que ces valeurs protègent doivent être préservées de l’offense. Il est interdit de tenir à leur égard des propos outrageants. C’est l’opinion publique elle-même qui réclamera la mise à l’écart du provocateur en faisant pression sur son environnement professionnel ou amical. Si le repentir n’intervient pas très vite sur le mode « je regrette mes propos qui ont pu être blessants », le pouvoir judiciaire se met en branle, invoquant le délit spécifique de provocation à la discrimination et d’incitation à la haine.

L’incitation à la haine, dans son usage actuel, est la version contemporaine du délit de blasphème.

Si cette incrimination était entendue strictement pour réprimer des incitations directes et avérées, comparables aux appels meurtriers de la radio génocidaire des mille collines au Rwanda en 1994, il s’agirait d’une simple mesure de protection des populations dépourvues d’enjeux sacrés. Son usage devrait être alors rarissime. La systématisation des poursuites en cas de propos jugés négatifs ou vexatoires et l’interprétation extensive qu’en font les juridictions, qui jugent désormais que l’exhortation à la discrimination peut être implicite et sous-entendue, révèlent que l’incitation à la haine, dans son usage actuel, est la version contemporaine du délit de blasphème.

 

Les croyances passent, le conformisme demeure. Il n’y a pas de libre-penseur, il n’y a que des gens qui pensent mal et dont la voix dissonante menace l’harmonie du corps social. Ou que l’on soit, il faut sacrifier aux dieux de la Cité.

 

Julie Graziani

 

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