Depuis 2020, le nombre d’adultes baptisés a explosé avec un record en 2026. Comment l’expliquer ?
Je dirais d’abord que nous n’en sommes qu’au début. Je suis convaincu que le nombre de baptêmes ne cessera de croître et que le retour à la foi sera de plus en plus massif. Il y a trois ans, lorsque je disais à mes confrères que, sur les réseaux sociaux, des gens posaient des questions et s’intéressaient à la foi, on me répondait que tout cela était virtuel et que, dans les paroisses, on n’en voyait aucune conséquence. Aujourd’hui, toutes les paroisses, y compris dans nos campagnes les plus reculées, font l’expérience de personnes qui se tournent de nouveau vers la foi. On parle des baptêmes, mais on ne mesure pas du tout un phénomène bien plus important : tous ceux qui avaient été baptisés sans jamais recevoir d’éducation chrétienne et qui se mettent à pratiquer. On l’observe avec l’augmentation du nombre de confirmations.
Quelles en sont les raisons ?
D’abord, tout simplement, parce que c’est la Providence qui décide. Je crois aussi que nous arrivons à la fin d’un cycle culturel. Les contradictions de la société française, et plus largement de l’Occident, entre l’héritage dont nous sommes dépositaires et ce que l’avenir nous réserve, atteignent un point de rupture. Beaucoup ouvrent les yeux et se demandent : qu’avons-nous à transmettre ? que voulons-nous préserver ? Le religieux reprend alors la place qu’il avait toujours occupée dans l’histoire et qu’il n’aurait jamais dû perdre. Le Covid a été un véritable déclencheur, car il a révélé à toute une jeunesse que ce monde de liberté, de jouissance, de consommation et de progrès dont on rêvait pouvait se transformer en prison du jour au lendemain.
Il y a un autre élément qu’on ne peut absolument pas nier : l’islam. Ce retour à la foi chrétienne a clairement pour élément déclencheur, au moins par comparaison, les revendications musulmanes. Je me fonde sur les témoignages que je reçois par centaines depuis des années. Combien de jeunes me disent : « On n’a pas le droit de dire qu’on est chrétien, alors que les musulmans affirment leur foi sans aucun problème. » Par un effet de comparaison, ou de miroir, beaucoup se disent : « Je ne suis pas musulman, ce n’est ni ma culture, ni mon histoire, ni ma religion. Quelle est donc mon identité ? Quelle est ma religion ? Et surtout, qu’ai-je à transmettre à mes enfants ? » Dès lors, il faut nécessairement se tourner vers la foi chrétienne, qui est celle de nos ancêtres.
Une partie de ceux qui se convertissent le font, au départ, pour des motivations identitaires, ce qui est très mal vu par une certaine frange des catholiques. Qu’en pensez-vous ?
Les rejeter traduirait une idéologie absurde et même abjecte. D’abord parce qu’il n’existe pas de bons ou de mauvais motifs pour se convertir. Ensuite, c’est précisément le travail des prêtres et des communautés chrétiennes de transformer ce premier élan, quelle qu’en soit la valeur initiale, en quelque chose de solide, de profond et de spirituel. Pourquoi juger par principe tel ou tel motif de conversion ?
C’est aussi beaucoup d’aveuglement sur l’histoire de l’Église. Car toute l’histoire de l’Église est traversée de choix politiques. Lorsque Clovis se convertit, je doute que tous ses soldats aient vu la sainte Vierge ou parfaitement compris le rôle du baptême pour l’éternité ; mais ils ont suivi. Cela va évidemment contre l’égalitarisme utopique des socialistes, mais une société est ainsi faite : il y a des chefs, des leaders qui, lorsqu’ils prennent des décisions pour le bien, entraînent une foule derrière eux. Et c’est vrai dans le mal aussi : quand les chefs abandonnent la foi, cela a des conséquences sociales pour plusieurs générations.
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Donc oui, il existe des motivations politiques ; mais je crois à la noblesse de la politique. Les politiciens ne sont peut-être pas à la hauteur de la politique, mais le souci du bien commun et de la transmission demeure essentiel. Plus encore que l’identité, c’est la transmission qui me semble être le moteur de ces conversions. J’en ai d’innombrables témoignages : la figure type de la personne qui me suit sur les réseaux sociaux, c’est l’homme de 25 à 30 ans, qui vit avec une jeune femme, qui vient d’avoir un enfant et qui se demande : « Qu’ai-je à transmettre ? ».
Enfin, j’en reviens à l’islam, car il est urgent que tous, et notamment les hommes politiques et les hommes d’Église, comprennent qu’on ne répond pas à l’islam par la laïcité ni par de beaux principes issus du christianisme mais vidés de leur substance. La seule réponse à l’islam est une réponse spirituelle. Et si nous sommes chrétiens, nous croyons que la religion chrétienne a largement de quoi répondre à l’islam et proposer un autre modèle de civilisation, celui-là même qui a fait la grandeur de notre héritage.
Avons-nous suffisamment de recul pour affirmer que ce retour à la foi s’inscrira dans le temps long ?
Là, je me lance dans la prophétie : on en reparlera dans dix ans. Mais je vois ces jeunes convertis bien plus zélés que beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui. Il faut ouvrir les yeux : l’Église en France traverse une crise profonde, non seulement de vocations et de transmission, mais aussi un grave problème sociologique. L’Église ne sait plus parler au peuple. Là où il reste des familles chrétiennes, et je m’en réjouis, c’est à Versailles, à Angers, à Bordeaux. Mais dans la France profonde, dans les campagnes, à Trappes ou à Mantes-la-Jolie, il ne reste plus grand-chose de la foi chrétienne. Celle-ci s’est réduite à une sociologie très particulière.
Or ce retour à la foi vient en majorité des couches populaires, en particulier dans les villages et les campagnes, là où il est lié à une histoire et à une identité. J’étais récemment en Corse : il y a là un retour de la foi tout à fait assumé. On a l’impression que les Corses se réveillent au bout de cinquante ans, en se disant qu’on ne peut pas prétendre être nationaliste corse sans être chrétien, car la Corse est profondément chrétienne depuis des siècles. On attend maintenant que la Bretagne suive ce mouvement et retrouve elle-aussi son identité chrétienne !
Le pape François appelait à aller « aux périphéries ». Beaucoup, en France, l’ont interprété comme les marges du monde. Mais n’y avait-il pas aussi ces périphéries oubliées, celles qu’on appelle la France périphérique ?
Si l’on veut être cohérent avec cet esprit de recherche des périphéries, il faut aller jusqu’aux périphéries existentielles. Car il y a des périphéries en plein cœur de Paris : des situations d’isolement, d’enfermement idéologique, d’appartenance à des groupes où règnent beaucoup de malheur, de souffrance, de pauvreté humaine et spirituelle. Il faut aussi aller vers ces périphéries-là. Le matérialisme dans lequel la société est plongée montre aujourd’hui ses limites : le pur individualisme ne rend pas heureux.
J’en veux pour preuve un phénomène dont on parle peu mais qui me paraît dramatique : la pornographie. Nous avons aujourd’hui des générations qui en ont été abreuvées sans limite depuis l’adolescence. Et je crois que ces jeunes prennent conscience de la vacuité de ce système et veulent en sortir. Ils veulent retrouver une vie pleinement humaine. L’homme n’est pas fait pour la folie de la jouissance et du profit individuel, il est fait pour les réalités spirituelles, pour les choses éternelles, grandes, belles et nobles. Le monde qui a abandonné Dieu et son histoire n’a rien d’autre à proposer qu’un esclavage. Pour en sortir, il faut briser ces chaînes. C’est-à-dire se plonger dans le spirituel, dans toutes ses dimensions – religieuse, mais aussi culturelle, artistique, philosophique. Cette transcendance inscrite dans l’homme est la seule façon de combler le désir humain.
Quel rôle les réseaux sociaux ont-ils joué dans ce réveil de la foi ? Et quelles sont les limites de cette évangélisation 2.0, dont vous êtes l’une des figures sur les réseaux, par rapport aux méthodes plus traditionnelles, qui supposaient d’aller sur un territoire à la rencontre des personnes ?
En 2012, Benoît xvi a lancé le compte @Pontifex sur Twitter, et il expliquait que lorsqu’on a découvert l’Amérique, l’Église a envoyé des missionnaires pour évangéliser ce nouveau continent, c’est-à-dire pour apprendre la langue des autochtones et leur annoncer l’Évangile dans leur propre langage. De la même façon, il faut aujourd’hui parler du « continent numérique » et y envoyer des missionnaires spécialisés, capables d’en apprendre la langue, les codes et les problématiques. Bien sûr, c’est la Providence qui décide de ce qui fonctionne et de ce qui échoue, mais en se lançant dans cette « nouvelle évangélisation » avec les moyens numériques, il devient possible de renouer avec la grande tradition – et les grands succès – de la mission civilisatrice de l’Église catholique
Car il faut avouer que depuis les années 50, l’Église était, disons-le poliment, enfermée dans une sorte de carcan idéologique d’origine socialiste, qui confond le spirituel et le politique, le spirituel et le naturel, et qui avait remplacé la prédication du Royaume des cieux par les « opérations bol de riz ». Cette Église-là, dont nous avons souffert pendant des décennies, rejetait tout ce qui avait un parfum de tradition : les processions, l’encens, le chant grégorien. Par les réseaux sociaux, ce carcan a complètement sauté, car tout cela est redevenu accessible à une foule de gens qui le croyaient disparu.
La foi chrétienne est une foi de l’Incarnation. Tout le mystère du christianisme tient en ceci : c’est l’histoire d’un Dieu qui s’est fait homme, dans le temps, dans une géographie, dans un pays, dans un peuple, avec son histoire et ses traditions. Cela n’a rien d’indifférent. La vie chrétienne, elle aussi, doit être une chrétienté incarnée. On n’est pas chrétien en Bretagne comme on l’est en Éthiopie, aux États-Unis ou au Japon. On est chrétien dans un peuple, avec ses traditions, ses coutumes et ses manières de faire. Nous touchons là un point philosophique et théologique fondamental : l’universalisme de la foi chrétienne, parce qu’il est un universalisme divin, qui vient de Dieu, n’a rien à voir avec l’universalisme socialiste. Il en est même l’antithèse. L’universalisme chrétien ne détruit pas les particularités, les incarnations, les histoires singulières, car Dieu ne veut pas me faire devenir un autre : il veut me faire devenir moi-même, en mieux : il veut m’élever jusqu’à Lui à partir de mes déterminations propres, sans les éliminer, mais en les surnaturalisant.
L’« homme nouveau » de la foi, c’est l’homme tel qu’il est – avec ses blessures, son histoire, sa chair – mais spiritualisé, élevé, rendu meilleur par la grâce. L’« homme nouveau » du socialisme, c’est tout le contraire : on coupe la tête de ceux qui dépassent par le haut et les jambes de ceux qui dépassent par le bas, pour faire entrer tout le monde dans un même moule, au prix des sacrifices et des barbaries dont nous avons été témoins au siècle dernier. Tout ce modèle de l’« homme nouveau » ou de la « France nouvelle » n’est jamais qu’une caricature de l’ « homme nouveau » proposé par la grâce – lequel n’a de valeur que parce qu’il respecte l’ancrage charnel, historique et identitaire de celui que Dieu élève. Il y a là tout un enjeu théologique dans cette question de l’universel et du singulier.
Un autre territoire inconnu est apparu : l’Intelligence artificielle. Le pape Léon xiv lui a consacré une encyclique, Magnifica humanitas, qui a été accueilli très positivement. Comment l’avez-vous reçue ?
Avec ce texte, le pape s’est imposé comme une figure majeure, comme une autorité morale pour l’humanité tout entière. Qui d’autre que lui peut prétendre à une telle écoute dans le monde entier ? Cela montre que l’Église, malgré tout ce qu’on a pu en dire, demeure la force principale capable de guider l’humanité, et le pape a revendiqué ce rôle. Mieux encore : lors de la présentation de l’encyclique, l’un des fondateurs d’Anthropic était présent et a demandé au pape de lui donner les repères éthiques, parce que ces acteurs voient eux-mêmes les dangers que ce progrès peut entraîner s’il n’est pas maîtrisé par l’homme.
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Nous sommes à une période de rupture, de nouveauté et d’inquiétude. Les apprentis sorciers – qu’il s’agisse de l’IA, de la GPA, des manipulations génétiques, ou du mépris de l’humain à travers l’euthanasie et l’avortement – conduisent l’homme, sous prétexte de technique et de progrès, à se livrer à des pratiques qui mènent à l’inhumanité. Nous avons donc besoin de voix qui s’élèvent.
J’espère que ceux qui ont salué cette encyclique l’ont lue jusqu’au bout, car sa conclusion est très forte. Elle affirme que la seule façon d’éviter l’inhumanité est de se tourner vers le Christ, et que la seule réponse éthique aux dangers de l’IA est de savoir ce qu’est l’homme : un être créé à l’image de Dieu, qu’il faut retrouver dans le Christ. L’IA nous oblige à nous reposer la question : qu’est-ce que l’homme ? Quel est son destin ? Et l’on en revient à la question de l’âme et de la spiritualité. Si l’homme n’est qu’une machine parmi d’autres, alors on peut le débrancher, le modifier, le transformer, l’utiliser, l’exploiter, le jeter. Mais s’il est autre chose, s’il a une âme, une épaisseur spirituelle, alors tout change : notre vision de l’homme comme notre vision du progrès. L’avenir de l’humanité n’a de sens que si l’homme retrouve cette dimension spirituelle et cet appétit d’éternité qui font sa spécificité.
Plus que son prédécesseur, le pape Léon xiv semble exercer une force qui rassemble les catholiques. Or, l’un des grands sujets qui divisent les catholiques est la question de l’immigration et de l’islam. Peut-on attendre de lui une prise de parole magistérielle sur ce sujet qui fracture l’Église ?
Oui, bien sûr, il faudra à un moment clarifier les choses. Mais je crois qu’il ne faut pas aller trop vite, car beaucoup de consciences sont aujourd’hui faussées. Quand j’écris, sur les réseaux sociaux, que les migrants ont d’abord le droit de rester chez eux et qu’il faudrait travailler à garantir ce droit plutôt que de se réjouir de leur départ, beaucoup de chrétiens trouvent cela absurde. Lorsqu’on a été formé pendant des années à cette vision faussée selon laquelle le chrétien serait par principe celui qui accueille, il est très difficile d’en sortir. Cette confusion entre l’universalisme spirituel et l’universalisme socialiste que j’évoquais plus tôt se traduit, dans le concret, par une confusion entre la charité et l’action politique.
À titre personnel, en tant que chrétien, si je vois un migrant en train de se noyer ou mourant de faim ou de soif, c’est mon devoir de le secourir, quelles que soient sa couleur de peau, sa religion et son histoire. Que cela soit clair. Mais il est clair aussi que la responsabilité politique peut consister à empêcher que cela arrive, pour le bien commun, pour la sécurité de ceux dont on a la responsabilité, ou pour la préservation d’une civilisation dont l’existence est mise en danger ! La responsabilité individuelle de prendre soin de l’autre est parfaitement compatible avec des choix politiques visant à limiter l’immigration, voire à inverser les flux migratoires. Là encore, le socialisme a malheureusement opéré dans les esprits un renversement total de la vision chrétienne : « Je vais forcer l’État à accueillir tous les migrants, mais à titre privé, je n’assume aucune responsabilité. » Il faut donc remettre les choses en ordre, refaire toute une pédagogie de ce qu’est la charité véritable, de ce qu’est la justice, de ce que sont le bien et le mal. Cette question de l’accueil de l’autre n’est donc finalement qu’un aspect d’un problème plus général : celui du bien et du mal, de l’existence d’une vérité.
Au fond, il est urgent d’oser sortir du relativisme absolu, et d’affirmer à nouveau, comme le faisaient nos ancêtres, qu’il n’existe qu’une vérité, une unique vérité qui nous saisit et nous guide, le Christ. Recommençons par assumer cela, et ensuite seulement nous pourrons en tirer les conséquences concrètes pour notre société et pour son renouveau. Au fond, je crois donc que le plus grand défi aujourd’hui est surtout la crise de l’intelligence que nous traversons : poser comme principe qu’il n’existe pas de vérité, c’est la mort de l’intelligence. Il faut donc d’abord que l’intelligence renaisse, et qu’elle renaisse à la lumière de la foi ; alors, tout le reste s’organisera et s’éclairera. AW et RC




