Nous étions prêts à déménager la bibliothèque complète de Camus ce jour-là, en plein hiver 2019, à la cour d’appel de Paris, quand elle s’apprêtait à juger à fond la question suivante : l’accusation d’antisémitisme était-elle justifiée à l’encontre de Renaud Camus ? Oui, l’œuvre complète : 150 livres et plus encore. Nous l’aurions fait déposer au greffe. Nous ne voulions pas tant montrer que Camus n’avait rien d’un antisémite (nous le savions, comme n’importe quel lecteur) ; nous voulions que la cour d’appel s’en fasse sa propre religion. Nous voulions lui dire : « Voici. Jugez par vous-même l’œuvre de cet homme qui ne cache rien et qui dit tout. » Tandis que nous déposions malgré tout des centaines de pages, l’accusation (incarnée à l’époque par les talents conjugués de M. Yann Moix et de Mme l’Avocat général) n’était pas capable de prouver la moindre chose. Il y avait certes eu « l’affaire Camus » des années 2000, la grande évanouie, n’ayant donné lieu à aucun procès, sinon à des cargaisons de menaces et de rodomontades que l’on aurait pu juger, à près de trente ans de distance, comme idiotes et ridicules si elles n’avaient pas ruiné la vie de Renaud Camus. Bref : il fut acquitté, il n’y avait rien contre cet homme, pas même de lien avec l’attentat de Christchurch (la Cour de Justice de la république, cette fois, le constata), rien contre cet écrivain qui par tant de côtés est proustien, en tout cas par ses hommages aux noms et aux lieux, qui sont tout à la fois ceux qu’on trouve dans La Recherche du temps perdu et dans l’Ancien testament des Juifs. Quel est donc l’objet du délit ? Ce n’est pas l’antisémitisme ; il n’existe pas. Ce n’est pas l’incitation à la violence : il l’abhorre. Ce n’est même pas tant d’aimer viscéralement son pays qu’on reproche à Camus ; on lui reproche son regard. On lui reproche la lumière que son regard jette sur le monde et sur les milliers de Faye & Dhellemmes qui le peuplent.
VOLONTÉ DE NUIRE
Car il faut bien l’admettre, MM. Faye & Dhellemmes ne sont rien d’autre que la dernière version, la « 2.0 » ou la « 3.0 », de la propagande du gouvernement. Hier, l’ancienne version signait des pétitions et jetait Camus en pâture aux chiens et aux loups ; elle tentait de ruiner sa carrière en faisant pression sur ses éditeurs et amis. Aujourd’hui, elle s’est polie, elle est moins caracolante et elle prend la forme de deux journalistes aux visages presqu’anonymes — ils ont voulu me rencontrer, même moi, et sont venus me voir à Bruxelles, me téléphonant encore il y a peu comme si j’étais l’assistant international de leur « enquête » —, flanqués d’une petite voix qui chuchote des choses derrière un grand écran « Mac ». Mais l’intention est toujours la même : nuire. Ils l’écrivent eux-mêmes : « Renaud Camus en est sûr : décision a été prise « en haut lieu » de nous envoyer pour finir de détruire sa réputation. Cette démarche est pourtant bien la nôtre. » (p. 14) Oui, Messieurs : cette démarche est bien la vôtre, nous le savions à la minute où nous vous avons rencontrés.
LE GRAND REMPLACEMENT : UN FAIT TROP ÉNORME
« Deux ans d’enquête » disent-ils, pour aboutir à un demi-livre, ficelé sur une confusion énorme : ils pensent que Camus a inventé le Grand Remplacement. Mais Camus n’a pas inventé le Grand Remplacement. Il l’a nommé. Ce premier point fait tomber la moitié du livre, ainsi que sa conclusion. On aurait envie de leur dire : « pourquoi persistez-vous à mentir, vous à qui tout a été donné, montré et livré, décisions de justice, textes, livres & discours ? » Il y a décidément deux France : les menteurs et les autres. Nous levâmes vaguement un sourcil, voyant Mme Tran Nguyen dire en son émission — « En société » du 1er février 2026 — sur le service public, un peu essoufflée, le menton décroché et tombant presque sur sa table : « C’est troublant, c’est difficile à comprendre mais comment un homme au passé antisémite aussi clair, parvient-il à se poser aujourd’hui en défenseur d’Israël ? » Ce n’est troublant et difficile à comprendre que pour vous, Madame, et tous les passionnés de l’entre-soi qui répètent en boucle les mêmes inepties, qui refusent de lire Camus et qui sont mortifiés à l’idée de l’inviter. Renaud Camus défend l’idée qu’Israël appartient aux Juifs parce que cette idée est conforme au pur principal de son œuvre : la France est le résultat de deux mille ans de présence d’un peuple qui a chanté, écrit et peint, quand il ne lançait pas des guerres — ce serait un crime contre l’humanité que de le faire disparaître, comme ce le fut d’avoir tenté de faire disparaître les Juifs. Il y a dix ans encore, l’on tentait de bannir l’expression Grand Remplacement, mais il est un fait à ce point énorme que nul ne peut désormais le nier — il est « là », sous vos yeux, au balcon en fer forgé de Mme Tran Nguyen, dans la bouche de MM. Mélenchon, Macron, Trump et dans celle du monde entier.
UNE BIOGRAPHIE POURTANT SIMPLE À ÉCRIRE
Permettez-vous que je dise une dernière chose ? L’homme par lequel la peste arriva est un gâchis. Fallait-il vraiment des années « d’enquête » pour raconter les mêmes poncifs cent fois vus et dits de Wikipédia à Yann Moix ? N’eut-il pas été plus simple d’écrire : voici un homme, né à Chamalières, dont le père a souvent dit qu’il ne l’était pas vraiment, qui fut choyé par sa mère, qui débarqua un jour à Paris écrasé par la beauté de la ville d’alors, qui publia ses premiers livres et d’autres encore parce que ses éditeurs les aimèrent, qui aima et fut déçu, qui rencontra Barthes, Aragon, Warhol, Carrère ; Finkielkraut ; et qui, un jour fut écrasé par une réalité : le Grand Remplacement. Il n’y a pas de « mue » chez Camus, pas plus qu’il n’y en eut chez Bardot ou chez Delon, pas plus qu’il n’y en eut chez les Juifs, les Israéliens, les Américains ou chez la majorité des Français : il n’y a qu’un drame que tous ont pris un beau jour comme un coin de bois dur dans la tempe. La citadelle du service public est heureuse : elle n’est pas concernée par ce qui se passe au-delà de ses murailles.
LE PRIX QUE SA PLUME LUI COÛTERAIT
Ainsi Camus continua-t-il à écrire jusqu’au jour où vint sous sa plume cette expression, le Grand Remplacement : savait-il ce jour-là qu’il mettait sur son œuvre une couronne d’épines en même temps qu’il alignerait sous cette expression non pas « les extrêmes droites », mais le monde entier ? Savait-il que, décryptant le monde à travers ce geste — celui du remplacement de tout ce qui est original par sa copie ou son imitation — il inventerait la langue de survie du monde surveillé par des centaines de Faye & Dhellemmes ? Avait-il deviné ou anticipé le prix que sa plume lui coûterait ? Combien de temps MM. Faye & Dhellemmes auraient-ils tenu s’ils avaient dû traverser une seule des collines rencontrées par Camus, sur son chemin ? Nous regrettons le choix de MM. Faye & Dhellemmes : ils pouvaient dire la vérité ou mentir, « aller au Ciel » ou « être riches » pour parler comme Baudelaire. Tant pis. Nous irons aussi au bout de cette colline.





