Il y a des hommes que les institutions ne savent pas digérer, des esprits rétifs aux codes de la bienséance politique, des parcours qui se bâtissent sur le refus de se soumettre. Alain Destexhe est de ceux-là. Médecin, humanitaire, essayiste, parlementaire, franc-tireur, c’est un de ces rares Européens à conjuguer l’action au présent de l’Histoire et la pensée à l’indicatif du réel. Il est de ces hommes qui ont vu le monde de près, sans filtre, et qui ont refusé de baisser les yeux.
Destexhe parle de ce que tout le monde voit mais que peu osent nommer
Né à Liège en 1958, formé à la médecine dans sa ville natale, passé par Sciences Po Paris et l’Institut européen d’administration des affaires, il aurait pu suivre une carrière lisse. Mais c’est l’appel du terrain, et peut-être celui de la vérité, qui le pousse vers Médecins Sans Frontières. Pendant douze ans, il enchaîne les missions sur les lignes de fracture du monde – Amérique latine, Afrique, camps de réfugiés, guérillas marxistes – avant de gravir les échelons jusqu’à devenir Secrétaire général du mouvement. Il en garde une lucidité sans illusion : « J’ai vu de mes yeux ce qu’était le totalitarisme, j’ai été vacciné contre la gauche à vie. »?
De cette première vie marquée au fer par la réalité naît une seconde : la politique. Pendant 24 ans, Destexhe siège au Parlement belge, défendant des positions qu’on dit iconoclastes mais qui sont surtout honnêtes. La presse le surnomme « l’électron libre », manière de signaler qu’il ne rentre dans aucune case. Il rejette cette étiquette avec malice : « Les électrons tournent autour d’un noyau », glisse-t-il. Son engagement pour la vérité le mène jusqu’au Rwanda, où il se trouve juste avant le génocide de 1994. Là, il comprend que l’histoire ne se répète pas mais qu’elle bégaie parfois dans le sang. Il pousse la Belgique à créer une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur ce massacre. Ce travail inspirera une mission d’information française, puis une enquête de l’ONU. « C’est un des succès de ma vie », dit-il sans emphase, avec la retenue des hommes qui savent ce que coûte la vérité?.
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Aujourd’hui encore, il multiplie les missions de terrain, redevenu médecin par vocation. Mayotte, la Nouvelle-Calédonie, Ouvéa, les prisons françaises : autant de postes d’observation que beaucoup prétendent défendre sans jamais y poser le pied. Il soigne, écoute, prend des notes. « Être médecin, ça donne un point de vue extraordinaire sur la société. » De cette double vie naît une œuvre : des livres, des tribunes dans Le Figaro ou Causeur. Sa voix, ferme mais pondérée, est d’autant plus précieuse qu’elle dérange. Destexhe parle de ce que tout le monde voit mais que peu osent nommer : l’islamisation de Bruxelles, la radicalisation des gauches communautaristes, la dérive de l’Union européenne. « À Bruxelles, les thèmes de campagne de la gauche, c’était Gaza, le port du voile et l’abattage rituel. Rien d’autre. » Sa critique de l’Europe est aussi sans appel : « La Commission européenne est illégitime, liberticide et étatique. Il faut la démanteler. » Non par haine de l’idéal européen, mais parce qu’il voit dans cette machine bureaucratique une trahison de la civilisation qu’elle prétend incarner. « Je suis pro-européen en termes de civilisation, pas d’institutions. L’Europe, ce sont les racines judéo-chrétiennes, la Rome antique, pas Ursula von der Leyen et ses directives ubuesques. ».
Son panthéon littéraire dit sa profondeur : Arendt, Houellebecq, Finkielkraut, Lévi-Strauss ou encore Ayn Rand. Il cite la formule de Friedman : « Une société qui vise l’égalité avant la liberté n’obtiendra aucune des deux. » Quand il parle du génocide des Tutsis, il laisse affleurer une émotion rare. Il raconte cette femme hutu enceinte, tuée parce que son mari était tutsi. « L’ethnie se transmet par le père. Il fallait tuer l’enfant à naître. » Chez Destexhe, la politique n’est jamais coupée de la chair du monde. À 65 ans passés, il ne cherche ni carrière ni applaudissements. « Oui, c’était mieux avant », admet-il. Mais non par nostalgie. Simplement parce que, comme l’écrivait Arendt, « la liberté commence là où finit le mensonge ». Et parce que les sociétés qui ne regardent plus la réalité sont condamnées à la subir.





