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Antisémitisme : la banalité d’un mal français

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Publié le

9 janvier 2018

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PROFANATION-JUIF

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Du meurtre d’Ilan Halimi à l’attentat de l’Hyper Cacher en passant par celui de l’école juive de Toulouse, ces crimes médiatisés ne sont que la partie émergée de l’iceberg. L’antisémitisme en France ne cesse de gagner du terrain. Enquête sur un scandale d’État.

 

« Ça tire dehors », s’est écrié un surveillant. Quelques instants plus tard, deux jeunes ont déposé, dans le hall de la synagogue, Myriam, 7 ans, et Gabriel, 4 ans, touchés par des balles. J’ai vu ces deux petits corps étendus devant moi. Comme Gabriel bougeait, mon fils s’est empressé de faire un massage cardiaque à Myriam pendant que je lui faisais du bouche-à- bouche. Notre objectif était de la maintenir ventilée jusqu’à l’arrivée des secours. Hélas, les deux enfants sont décédés. » Plus de cinq ans après l’attentat de l’école juive Ozar Hatorah à Toulouse, les souvenirs de Nicolas Ranson restent intacts. C’est ce jour-là que le père de famille, qui avait des enfants scolarisés dans cette école aux côtés des deux petites victimes, a décidé de quitter la France.

Déjà le 9 août 1982, sa famille découvrait l’horreur de l’antisémitisme en perdant un proche dans l’attentat de la rue des Rosiers. « Touché ainsi à deux reprises dans une vie, c’était trop », confie-t-il. Plus que l’idéal sioniste qui pousse les juifs pratiquants à faire leur aliyah (« l’ascension », immigration en Terre sainte), c’est cette insécurité qui a déclenché leur départ. D’autres familles juives toulousaines ont rejoint l’État hébreu, peu après la tuerie perpétrée par Mohamed Merah : « L’effectif de l’école Ozar Hatorah a en effet sensiblement diminué, et il ne s’agit pas d’enfants déplacés vers l’école laïque », selon Nicolas Ranson. De 2012 à 2014, environ 20 000 juifs français auraient fait leur aliyah – sur une population de 500 000 à 600 000 Français juifs. À cela s’ajoutent les départs non comptabilisés vers le Canada, les États-Unis ou l’Angleterre.

 

Entre peur et résistance

 

Les attentats ne sont pas la seule manifestation de l’antisémitisme en France. Injures et violences rythment le quotidien de nombreux juifs restés en France, depuis la seconde intifada. Dans leur ouvrage L’an prochain à Jérusalem ? (éditions de l’Aube/Fondation JeanJaurès, 2016), Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach rappellent les chiffres du Service de Protection de la communauté juive : entre 1999 et 2000, le nombre d’actes antisémites est passé de 82 à… 744. Le 8 septembre dernier, dans un pavillon de Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis), Roger Pinto et sa famille ont été séquestrés, agressés et volés à leur domicile, car juifs. Il se souvient : « “Vous êtes juifs, vous avez de l’argent! On prend l’argent aux Juifs pour donner aux pauvres”, répétaient nos trois agresseurs. » Responsable d’une association sioniste, il ne compte pas déménager pour autant : « Je n’ai pas l’intention de me laisser impressionner par les antisémites, je n’ai pas peur », déclare l’homme de 84 ans. Une décision courageuse que bon nombre de Français juifs ne peuvent assumer.

« Des insultes, des références au conflit israélo-palestinien… et parfois devant les professeurs qui restaient mutiques »

Ceux qui restent en France, quand ils le peuvent, fuient les zones sensibles. En Île-de-France et à Paris, où se concentrent près de 250 000 Juifs, on délaisse l’est pour l’ouest. À Sarcelles, surnommée la petite Jérusalem, les synagogues se vident. À Saint-Denis, depuis des jets de cocktails Molotov, le bâtiment est fermé. Plus d’office, plus de fidèles.

 

Quand l’école capitule

 

Dans les territoires perdus de la République, les enfants d’origine juive passent des établissements publics aux privés. Une situation connue de tous depuis une quinzaine d’années. Au début des années 2000, dans un collège de Tourcoing, Judith (le prénom a été changé) a dû faire face à des remarques antisémites de la part d’élèves arabo-musulmans, majoritaires dans l’établissement. « Des insultes, des références au conflit israélo-palestinien… et parfois devant les professeurs qui restaient mutiques », se souvient-elle, amère. Averti par les parents de la jeune fille, le proviseur leur explique qu’il n’a pas de leçon à recevoir en matière d’antiracisme, lui qui s’est démené pour défendre « les Arabes ». Et d’ajouter que cette histoire l’étonne vraiment [lire encadré]. L’inspecteur d’académie, sensible à ce genre d’affaires devenues courantes dans la région, prend la décision de changer Judith d’établissement en urgence : « Ne vous inquiétez pas, nous allons la sortir de Roubaix-Tourcoing. » À cette occasion, il leur montre un tract négationniste qui circule aux abords d’un lycée de Roubaix.

 

Les origines du mal

 

Le sujet a beau être tabou, la population arabo-musulmane apparait surreprésentée parmi les auteurs de violences et menaces visant les Juifs. Ancien commissaire de police, Sammy Ghozlan est membre du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme. Depuis 15 ans, il travaille sur les liens entre antisémitisme et population arabo-musulmane. Selon lui, « si les insultes anti-juives sont parfois le fait d’individus d’extrême droite, les agressions physiques ont essentiellement pour responsables des personnes arabo-musulmanes ». Selon les rapports annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, pour les années 2004 et 2005, les interpellations avec présentation à la justice pour des actes antisémites concernaient principalement des personnes appartenant aux « milieux arabo-musulmans ». Dans leur livre, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach soulignent la correspondance entre violences antisémites en France et périodes de tensions au Proche-Orient. Et gare aux musulmans qui oseraient se rapprocher de Juifs: « Pour nous avoir soutenus devant les caméras de télévision à la suite de notre agression, nos amis et voisins musulmans ont reçu des messages d’intimidation : ils ne devaient pas aider des Juifs », raconte Roger Pinto.

Sammy Ghozlan pointe du doigt la responsabilité de certains politiques d’extrême gauche dans l’antisémitisme actuel: « Jamais une partie de la population arabo-musulmane ne se serait comportée ainsi sans l’appel à la mobilisation en face. À partir du clientélisme, ces élus en ont fait des radicaux. »

 

Pessimistes ou optimistes avertis

 

Pour Sammy Ghozlan, les mesures n’ont pas été prises. À l’écouter, il serait déjà trop tard. Roger Pinto insiste sur l’amour qu’il porte à la France tout en estimant que « les Juifs sont devenus l’ennemi numéro 1 ». Quant à Nicolas Ranson, il ne regrette pas son départ pour l’État hébreu, malgré le profond attachement qui le lie à la France : « J’aime ce pays et j’éprouve de la tristesse à le voir se décomposer, perdre ses valeurs. » Le risque d’attentat existe en Israël, mais il se sent bien mieux protégé là-bas. Lors de son dernier passage à Paris en octobre dernier, Nicolas Ranson a été surpris de voir des Juifs portant la kippa dans la rue : « J’étais content de constater que la situation était peut-être moins noire que je ne le pensais, mais pour combien de temps encore ? »

 

 

 

 

 

ZOOM – Éducation nationale : le dangereux clivage

Barbara Lefebvre est professeur d’histoire au collège. Celle qui a participé à l’ouvrage Une France soumise, sous la direction de Georges Bensoussan (Albin Michel, 2017), observe, avec inquiétude, les divisions qui se renforcent au sein du corps enseignant : « Il s’agit d’une tendance au sein des enseignants, qui rejoint les théories indigénistes, post-coloniales. À les écouter, nous n’investirions pas assez la guerre d’Algérie, les questions relatives aux minorités, etc. » Ces professeurs utiliseraient la sémantique victimaire autour de la question juive pendant la Seconde Guerre mondiale pour parler des musulmans aujourd’hui et des Palestiniens. Proches de Najat Vallaud-Belkacem lorsque celle-ci était au ministère de l’Éducation nationale, avec Jean-Michel Blanquer, ils n’y ont désormais plus leurs entrées. Chaque année, lors du cours portant sur les monothéismes, Barbara Lefebvre demande aux élèves de 6e quel est le premier monothéisme. « Depuis près de 15 ans, la réponse est toujours la même: l’islam. Et quand je leur dis qu’il s’agit du judaïsme, petits musulmans et petits chrétiens me regardent avec des yeux hébétés. Certains musulmans ne me croient pas. » Des réactions révélatrices de ce qui imprègne les esprits

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