« J’étais le dernier prêtre présent dans le sud pendant la guerre. » Au volant de sa petite Toyota grise, offerte par le diocèse allemand de Cologne, le père Marios, prêtre grec catholique de l’archidiocèse de Tyr, conduit à fond de train sur les routes accidentées du Sud-Liban. Alors que nous laissons passer des blindés blancs de la FINUL, la force des Nations Unies présente au Liban depuis les années 80, le prêtre poursuit son récit. Les bombardements, les attaques de drones, les évacuations d’urgence, il a tout connu. Pendant la guerre de 2024, il a ouvert les portes de l’archidiocèse aux nombreux déplacés fuyant les villages bombardés par Israël. Des dizaines de familles, toutes confessions confondues, se sont donc réfugiées dans la cour de la cathédrale Saint-Thomas de Tyr, au milieu du quartier chrétien, à deux pas de la mer. À 300 mètres de là, une bombe a fait 35 morts !
Au lendemain du cessez-le-feu du 27 novembre 2024, mettant officiellement fin au conflit entre le Hezbollah et Israël, le père Marios a pu rejoindre sa paroisse de Tibnine. Pendant des semaines, avec le soutien de l’armée libanaise, il a parcouru toute la région, alors fermée aux visiteurs, constatant les dégâts et consolant les familles. Et si, un an plus tard, il garde toute son énergie, le prêtre n’en est pas moins catégorique : « Ici, la guerre n’est pas finie. »
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Chaque village que nous traversons a affiché les portraits des « martyrs », souvent des militants chiites, du mouvement Amal ou du Hezbollah. Nous passons d’ailleurs devant le tombeau de Hachem Safieddine, longtemps pressenti pour succéder à Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah et tué quelques jours après lui, le 3 octobre 2024.
Premier arrêt à Derdghaya. Nous montons vers l’église Saint-Georges, en empruntant de jolies ruelles fleuries. Presque un air de Provence… Mais en haut, le contraste est saisissant. La moitié de l’édifice est à terre ! De la salle paroissiale et du presbytère, il ne reste que des gravats. Tout a été bombardé dans la nuit du 9 au 10 octobre 2024. L’attaque a fait sept morts. Et malgré les ruines, malgré les épreuves, chaque dimanche, un vieux prêtre vient célébrer la messe dans l’église en ruine pour une quinzaine de fidèles qui s’accrochent encore à leur village.
Yaroun, village martyr
Direction Yaroun. Nous nous rapprochons de la frontière israélienne. À quelques centaines de mètres de nous, le mur qui sépare les deux pays. Le spectacle est saisissant : le village n’est plus qu’un champ de ruines ! Les 172 maisons chrétiennes ont été touchées par les bombardements israéliens. 56 d’entre elles sont totalement détruites. Après les bombes, le travail a été terminé par les bulldozers ou les forces spéciales de l’armée israélienne ! Une semaine avant notre venue, une nouvelle maison, celle d’un responsable chiite, a été détruite lors d’une opération commando. L’église Saint-Georges, enfin, a été visée par les avions israéliens. À quatre reprises ! La dernière bombe est tombée le 25 décembre 2024, le soir de Noël, un mois après le cessez-le-feu. Il n’en reste rien, exceptés une façade et un bout du clocher. Le spectacle est saisissant.
Un cessez-le-feu, pour quoi faire ?
Un an après sa signature, le 27 novembre 2024, les violations du cessez-le-feu sont quotidiennes. Avec le soutien implicite du gouvernement américain, Israël bombarde des villages du Sud-Liban et de la Bekaa. Il s’agit de mettre la pression sur le gouvernement libanais afin qu’il poursuive et amplifie son plan de désarmement du Hezbollah. Un plan que le « parti de Dieu », bien qu’affaibli, refuse. Fin octobre, le président libanais Joseph Aoun a même demandé à l’armée libanaise de riposter aux tirs israéliens.
Nous déambulons dans les rues du village. Sur les quelques pans de murs restants debout, des numéros tracés hâtivement à la peinture rouge. Il s’agit du numéro des parcelles, pour que chacun puisse retrouver les ruines de sa maison. Traces de vie dérisoires de familles qui ont tout perdu. Et puis, il y a le silence. Pour qui connaît, rien qu’un peu, les villages d’Orient, ils sont souvent très bruyants. Les cris, les coups de klaxons sont un bruit de fond permanent. À Yaroun règne un silence de mort !
Il faut dire que pendant la guerre, tous les habitants ont fui. Un an après, la plupart ne sont pas revenus. Et pour cause… Tout est détruit. Aujourd’hui, on ne compte que quatorze familles dans le village. Ce sont pour elles que SOS Chrétiens d’Orient a installé des panneaux solaires, afin de leur permettre de bénéficier d’un peu d’électricité. Dans quelques semaines, les volontaires de l’association distribueront, en lien avec l’archidiocèse, des bons d’achat pour du fioul, afin de pouvoir se chauffer, rien qu’un peu, au cœur de l’hiver libanais.
La reconstruction n’est pas pour demain
Les autres familles de la paroisse, elles, sont toujours dans les villages voisins, moins touchés par les bombardements. Le père Marios en accueille d’ailleurs un certain nombre à Tibnine, à 15 kilomètres plus au nord. D’autres, enfin, sont à Beyrouth, la capitale, pour y étudier ou y chercher du travail. Mais beaucoup de villageois reviennent chaque week-end chez eux. Il s’agit de montrer qu’ils sont ici chez eux et que malgré les destructions, ils entendent bien y rester et éviter que d’autres, musulmans chiites ou soldats israéliens, s’y installent. À Yaroun, personne ne se résigne à la disparition du village !
La reconstruction de Yaroun et du Sud-Liban ? Elle n’est pas pour tout de suite… En mars dernier, la Banque mondiale estimait son montant à 11 milliards d’euros. « La reconstruction constitue une priorité nationale pour l’ensemble du gouvernement », a encore rappelé le gouvernement libanais début novembre. Mais pour le Liban, il est impossible de reconstruire tant que la guerre ne s’arrête pas. Ces derniers jours, Israël, qui occupe encore cinq postes militaires en violation du cessez-le-feu, continue à bombarder notamment dans le sud et dans la Bekaa. Le premier novembre dernier, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a même menacé de bombarder Beyrouth. Un an après le cessez-le-feu du 27 novembre, au Liban, la guerre est encore là..
Léon XIV au Liban
C’est l’Orient que le pape Léon XIV a choisi pour effectuer son premier voyage apostolique. Après un séjour en Turquie, du 27 au 30 novembre, il se rend au Liban du 30 novembre au 2 décembre. Ce voyage libanais est placé sous la devise « Bienheureux les artisans de paix ». Un message très clair de paix, d’encouragement et d’espérance pour un pays qui a en a bien besoin. À cette occasion, une pierre de l’église détruite de Yaroun pourrait lui être remise.





