Pour quelles raisons avez-vous lancé cette commission d’enquête sur l’audiovisuel public ?
Nous l’avons lancée avec Éric Ciotti et le groupe UDR pour trois raisons principales. D’abord, les inquiétudes légitimes des Français sur l’absence de neutralité de l’audiovisuel public. Ensuite, les rapports successifs très préoccupants de la Cour des comptes et de l’Inspection générale des finances, qui contredisent la communication officielle de France Télévisions sur l’état des comptes de l’entreprise. Enfin, les soupçons de conflits d’intérêts multiples qui minent son fonctionnement depuis des années.
Est-ce l’affaire Legrand-Cohen qui a déclenché la création de cette commission ?
Ces révélations ne sont pas les seuls motifs de sa création, mais la vague d’indignation qu’elles ont suscitée y a participé. À l’approche d’échéances électorales importantes pour le pays, découvrir un tel niveau de compromission présumée entre des journalistes du service public et des cadres d’un parti politique, de manière aussi décomplexée et couverte, était un révélateur.
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Sur l’affaire Cohen-Legrand, Christine Albanel, présidente du comité d’éthique de France Télévisions, nous a expliqué durant son audition que le groupe lui avait demandé de rendre un avis très rapidement. L’avis du comité d’éthique a donc été rendu dans l’urgence, sous pression du temps, sans même réclamer l’accès à l’intégralité des rushs et sans attendre le moindre constat d’huissier. En clair, un avis a été rendu pour dédouaner Patrick Cohen, alors même que le comité admet ne pas avoir travaillé sur l’ensemble des pièces, ni même les avoir toutes demandées. Christine Albanel a d’ailleurs reconnu, en substance, que si c’était à refaire, elle y porterait plus d’attention et sur un temps plus long.
Qu’avez-vous découvert sur le fonctionnement de l’audiovisuel public ?
Beaucoup de choses, mais il y a d’abord un constat général : celui d’un système de gabegies largement assumé, masqué pendant des années par une communication officielle de la direction aussi lisse que fallacieuse. Si l’on prend le sujet du plus général au plus concret, il faut voir que France Télévisions s’est félicitée année après année, à grand renfort de communiqués de presse, de comptes à l’équilibre, d’« une politique de gestion rigoureuse », d’« efforts d’économies importants ». Encore en mars 2025, la direction saluait « des comptes à l’équilibre pour la neuvième année consécutive ».
Pourtant, quand on regarde les comptes, le rapport de la Cour des comptes et les recommandations de l’Inspection générale des finances, on découvre un fossé abyssal entre le discours de France Télévisions et les faits. En réalité, plus de 80 millions d’euros de déficit ont été cumulés depuis 2017. L’entreprise se présente comme exemplaire, mais ses indicateurs se dégradent lourdement. Selon les critères habituels de gestion, la situation financière est extrêmement critique. Les capitaux propres sont tombés sous la moitié du capital social, ce qui, pour une entreprise ordinaire, ferait peser un risque direct de dissolution au regard du Code de commerce. On est passé d’une trésorerie de plusieurs dizaines de millions d’euros il y a quelques années à une trésorerie désormais négative. Donc le premier grand enseignement de cette commission, c’est vraiment l’ampleur de la dégradation financière de France Télévisions, et la manière dont cette dégradation a été couverte par un récit officiel trompeur.
Mais France Télévisions affirme que sa dotation a beaucoup baissé…
C’est un mensonge. Quand on les écoute, ils expliquent que la situation s’expliquerait par une baisse des dotations publiques : autrement dit, si France Télévisions va mal, ce serait la faute de l’État, ou des Français qui ne paieraient pas assez pour l’audiovisuel public. Or, là encore, les chiffres disent exactement l’inverse. Entre 2015 (année de l’arrivée de Delphine Ernotte) et 2024, les dotations publiques ont augmenté de 136 millions d’euros. Donc il faut être clair : les Français financent bien davantage France Télévisions depuis l’arrivée à sa tête de Delphine Ernotte. Et malgré cela, la direction continue d’expliquer, audition après audition, que si elle n’y arrive pas, si le déficit cumulé depuis 2017 est de 81 millions d’euros, c’est parce qu’on ne lui donnerait pas assez. C’est très commode, mais c’est faux.
Dans le même temps, d’autres secteurs régaliens, plus vitaux, subissent de vraies restrictions budgétaires. On ferme des lits d’hôpitaux, on peine à trouver des médecins, on manque de places de prison, on dérembourse des soins, des dizaines de milliers de monuments sont en situation de délabrement partout dans le pays, le Louvre est inondé et pillé… L’audiovisuel public continue à se plaindre alors même qu’il a été davantage financé. Avant cette commission, je croyais naïvement avoir affaire à une entreprise qui faisait des efforts, qui tenait ses comptes dans un contexte contraint. Je ne m’attendais pas à découvrir un tel décalage entre la communication de ses dirigeants et la réalité financière. Les Français ont droit à la vérité comme à la transparence sur l’utilisation de leur argent. C’est là toute la mission de notre commission d’enquête.
Quel est le budget de France Télévisions ?
Plus de trois milliards d’euros de budget annuel. C’est colossal ! Cela représente plus de la moitié du budget du ministère de la Culture, quand seulement 4,5 % de ce même budget est consacré à la protection de notre patrimoine en péril.
Et quand on regarde l’usage de cet argent, c’est un vrai système de castes et de privilèges qui se dessine. On cite souvent le salaire moyen de France Télévisions, autour de 72 000 euros annuels, ce qui place déjà le salarié moyen parmi les 9 % des Français les mieux rémunérés. Mais ce chiffre moyen masque surtout de très fortes disparités. On découvre ainsi une trentaine de directeurs qui gagnent davantage que le président de la République, une cinquantaine de directeurs bénéficiant de voitures de fonction, parfois même de voitures avec chauffeur. Puis il y a les frais de taxi, les frais de représentation, les frais de mission qui s’élèvent à des dizaines de millions d’euros chaque année. On a le sentiment qu’il a fallu une exposition publique du problème pour que la direction accepte enfin, du bout des lèvres, de commencer à envisager une réduction des dépenses de fonctionnement.
– 256 millions d’euros de résultat pour les chaînes
France Télévisions est un groupe. La société mère est une société anonyme, la SA. Celle-ci détient des filiales. Pour comprendre les résultats, il faut savoir si l’on parle uniquement de la SA, ou de ceux de l’ensemble, qui comprend les filiales. Deux produisent des films de cinéma, une distribue des programmes dans le monde, une autre est une régie publicitaire. Toutes les autres louent des biens immobiliers. Certaines gagnent très bien leur vie et remontent les finances à la SA, parfois en millions d’euros. Ces millions sauvent le résultat du groupe, car ceux de la société anonyme sont très mauvais. France Télévisions est structurellement déficitaire. Entre 2017 et 2024, le cumul des résultats du groupe est de -81,56 millions d’euros. Mais les filiales ont remonté sur la même période 174,69 millions. Sans elles, le résultat des chaînes, toutes logées dans la SA, serait de -256,05 millions d’euros. Il arrive que le groupe affiche des bénéfices, la société anonyme jamais. Emmanuel Rechberg
Le cas du Festival de Cannes a beaucoup marqué. Pourquoi ?
Parce qu’il concentre à lui seul plusieurs dysfonctionnements : la dépense excessive, l’opacité, puis le déni. Sur une dizaine de jours en 2023, les frais d’hôtel engagés à Cannes au Majestic ont dépassé 100 000 euros, avec des suites à plus de 1 700 euros la nuit pour certains dirigeants, dont Delphine Ernotte. Ce n’est pas une anecdote. C’est révélateur d’un rapport à l’argent public sans limite dans son utilisation et frappé d’une totale irresponsabilité. Et ce qui est particulièrement révélateur, c’est la réaction de ces mêmes dirigeants quand le sujet a été mis sur la table. Dès le début de la commission, quand j’ai évoqué les excès du festival de Cannes, on m’a accusé de diffuser de fausses informations. On m’a expliqué que je n’avais rien compris, qu’il n’y avait pas eu un centime d’argent public dépensé depuis 2022 ! D’abord, cela signifie qu’avant la période évoquée, les Français ont directement payé pour les suites dans les palaces de madame Ernotte. Ensuite, cela pose une question encore plus grave : si ce n’est pas l’argent public qui l’a financé, quel acteur privé a payé pour les dirigeants de France Télévisions ?
Qui a donc payé ?
Selon la Cour des comptes, il s’agirait de sociétés privées, qui seraient probablement des annonceurs ou des sociétés de production. Il y a encore beaucoup de zones d’ombre. Et quand j’ai posé la question à Delphine Ernotte et à son secrétaire général, ils se sont réfugiés derrière le terme technique de « barter », un mécanisme présenté comme une évidence que tout le monde serait censé connaître. En réalité, on parle d’une forme de troc : des espaces publicitaires appartenant à France Télévisions, donc aux Français, auraient été échangés contre ces chambres luxueuses. Mais ces espaces publicitaires ont évidemment une valeur marchande. Donc prétendre qu’il n’y a pas d’argent public ou d’actif public engagé est un pur habillage verbal, voire même un mensonge, pour mieux masquer une dépense excessive que les Français ne veulent plus payer. Si un actif public est troqué contre un avantage privé, il y a bien une valeur en jeu. D’ailleurs, une information judiciaire contre madame Ernotte a été ouverte il y a quelques semaines par le tribunal judiciaire de Paris à ce sujet, pour « abus de biens sociaux et recel » et « soustraction, détournement ou destruction de biens d’un dépôt public par le dépositaire ou l’un de ses subordonnés ».
Vous avez aussi découvert une machine bureaucratique énorme.
Oui, et c’est un autre point majeur. France Télévisions, c’est environ 9 000 salariés. C’est déjà considérable. Mais ce qui rend ce chiffre encore plus sidérant, c’est qu’en parallèle, l’immense majorité des contenus diffusés ne sont pas produits en interne. Une masse énorme de programmes est confiée à des sociétés de production privées, pour un montant global qui tourne autour d’un milliard d’euros par an. Comment peut-on avoir un paquebot de 9 000 salariés, avec une telle bureaucratie, et, dans le même temps, externaliser autant de missions essentielles ? À quoi sert réellement cet appareil public aussi coûteux si tant de contenus sont produits par le privé ? Et surtout, selon quelles règles cette manne est-elle distribuée ?
Justement, qu’avez-vous découvert sur l’attribution de ces contrats ?
Chaque année, environ un milliard d’euros est consacré aux grilles et aux programmes, dont des centaines de millions d’euros versés à des sociétés de production. Et ce milliard échappe largement au cadre ordinaire des marchés publics, au motif qu’il s’agit d’œuvres de création. On a donc un régime dérogatoire extrêmement puissant. Très tôt, j’ai demandé ce qui me semblait être le document le plus important de toute la commission : les avis ou comptes rendus des comités d’investissement, c’est-à-dire les documents censés expliquer comment et pourquoi on attribue ces contrats.
Je les ai demandés dès novembre. J’ai relancé en décembre, puis en janvier. Rien. Puis le secrétaire général de France Télévisions m’a répondu par écrit que ces documents ne pourraient pas m’être transmis au motif qu’ils « n’existent pas ». Là, franchement, je suis tombé de ma chaise ! Comment peut-on attribuer des centaines de millions d’euros de contrat sans procès-verbal, sans compte rendu, sans aucune formalisation écrite réelle ? Une semaine plus tard, nous auditionnons les directeurs des unités de production de France Télévisions : fiction, divertissement, documentaire, jeunesse… Je leur pose la question sans leur dire ce que le secrétaire général m’avait écrit. Et tous me répondent sous serment qu’évidemment, il existe des traces, des PV, des documents qui consignent les décisions prises à l’issue de l’attribution de ces contrats. On était donc face à une contradiction majeure, pour ne pas dire un nouveau mensonge de la direction.
À l’issue de l’audition, le secrétaire général évoque soudain un malentendu et m’envoie finalement un document. Mais ce document est d’une pauvreté sidérante : un tableau très sommaire, avec quelques colonnes, sans justifications réelles, sans rationalité sérieusement explicitée, sans trace suffisante des arbitrages. Pour moi, cela confirme que le système d’attribution est opaque, et que des sommes considérables d’argent public sont attribuées à des acteurs privés sans procédure ni formalisation à la hauteur de ces enjeux.
Vous avez parlé d’un pouvoir très concentré…
Delphine Ernotte a cassé l’ancien fonctionnement par chaînes, où chaque antenne avait ses propres directeurs de programmes. Avant, une société de production pouvait aller voir France 2, puis France 3, puis France 4, France 5 ainsi que les autres chaînes publiques pour proposer ses formats, ses idées de contenus : il y avait plusieurs portes d’entrée, donc plusieurs centres de décision. Cela créait une forme d’émulation, et aussi une identité propre à chaque chaîne.
Madame Ernotte a remplacé ce système par une centralisation extrême au profit d’une seule figure : Stéphane Sitbon-Gomez, son numéro 2. Il est le point de passage obligatoire pour l’ensemble des producteurs, alors qu’il n’a aucune expérience dans le domaine.
Il concentre donc le pouvoir sur les programmes et les contenus, mais aussi sur l’information, alors qu’il ne dispose pas de carte de presse et qu’il n’a jamais été journaliste. Il n’avait pas trente ans quand il a été recruté par Delphine Ernotte, n’avait alors travaillé que pour Europe Écologie Les Verts, et n’avait jamais caché son activisme politique. Il se retrouve donc patron d’environ 3 000 journalistes du service public pourtant tous tenus à une stricte obligation d’honnêteté, de pluralisme et d’indépendance, tout en cumulant la direction des programmes. C’est un niveau de concentration inédit qui bouscule en profondeur les équilibres de France Télévisions.
Vous parliez plus haut de conflits d’intérêts. Pouvez-vous nous en donner plusieurs exemples ?
J’ai interrogé en audition Anne Holmes, directrice de la fiction chez France Télévisions, et lui ai demandé s’il lui arrivait, par exemple, de se voir offrir des vacances chez des producteurs à qui France Télévisions attribue des contrats. Et elle a fini par reconnaître que oui, cela pouvait lui arriver, mais que, dans ces cas, ses N-1 étaient chargés de prendre les décisions à sa place. Qui peut sincèrement croire que des subordonnés qui prennent ce genre de décisions soient vraiment libres dans leur choix vis-à-vis de leur supérieur direct ?
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Je peux aussi vous parler du cas de Nathalie Darrigrand, ancienne directrice de France 5, qui a signé des contrats de plusieurs millions d’euros avec la société Together Media pour la production d’émissions phares de la chaîne comme « C Politique ».
En 2020, elle a quitté France Télévisions avec une indemnité de départ de près de 400 000 € pour rejoindre Together Media et prendre la direction des émissions qu’elle leur avait elle-même attribuées. Le volume contractuel entre cette société et France Télévisions a alors été multiplié par trois !
Il y a aussi le cas de Takis Candilis, qui a fait plusieurs allers-retours entre France Télévisions et la société de production Banijay, productrice de nombre d’émissions de divertissement du service public comme Fort Boyard ou Drag Race. Le problème, ce n’est pas seulement cette porosité, c’est un entre-soi cupide, où l’on signe les contrats d’un côté avant de rejoindre, de l’autre, les bénéficiaires privés de ces contrats, afin de s’enrichir personnellement sur le dos des contribuables.
France Télévisions aux petits soins du personnel
France Télévisions emploie moins de 9 000 personnes, contre 3 200 pour TF1, 2 500 chez M6 et 7 700 chez Canal+. Si au moins ces effectifs étaient productifs, il y aurait de quoi se réjouir, mais la situation montre l’inverse. Le rapport entre chiffre d’affaires et personnels est catastrophique. Chez TF1, le chiffre d’affaires par salarié est de 750 000 €. Il est encore meilleur au sein de Canal+ avec 780 000 €. Pour M6, on se contentera de 520 000 €. Chez France Télévisions, il s’établit à 370 000 €. C’est deux fois moins que chez Canal+. Deux explications sont possibles : il y a beaucoup trop de monde, ou les salaires sont beaucoup trop élevés, ou les deux. En l’espèce, un rapport de la Cour des comptes de septembre 2025 révélait que le salaire moyen brut annuel à France Télévisions s’élève à 73 690 €, bien au-dessus de la moyenne de l’audiovisuel privé (66 700 €). De plus, près de 1 000 salariés sur un total de 8 825 perçoivent des rémunérations annuelles supérieures à 100 000 €. Cette concentration des hauts salaires est notable, avec environ 15,5 % des salariés captant plus de 28 % de la masse salariale totale. Il est vrai qu’il existe plus de 200 directeurs chez France Télévisions, dont le rôle n’est pas toujours clair, loin de là. ER
Avez-vous relevé des conflits d’intérêts plus politiques ?
Pour ne prendre qu’un seul exemple, concernant la nomination de Delphine Ernotte en 2015, le président du CSA de l’époque, monsieur Schrameck, a avoué sous serment dans une précédente commission d’enquête que le président de la République d’alors, François Hollande, était intervenu pour avantager la candidature de madame Ernotte – ceci alors que lors de son débat face à Nicolas Sarkozy, il avait annoncé qu’il ne se mêlerait pas au processus de nomination des présidents de l’audiovisuel public et avait même déjà fait adopter une loi en ce sens. Depuis, elle en est à son troisième mandat, ce qui est inédit dans l’histoire de l’audiovisuel public, avec un bilan pourtant plus que contestable…
On pourrait aussi parler des conflits d’intérêts entre le pouvoir et les sociétés de l’audiovisuel public. Par exemple, Delphine Ernotte, afin de lever tout soupçon d’emploi fictif sur son directeur des opérations spéciales Arnaud Ngatcha, nous a assurés sous serment qu’il s’occupait du Téléthon. Or, lorsque nous l’avons reçu en audition, celui-ci nous a indiqué qu’il n’avait jamais travaillé pour cette émission… Il se trouve que monsieur Ngatcha est adjoint d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris. Avant les élections municipales en 2020, il promettait d’adapter son rythme de travail chez France Télévisions s’il était élu, car il disposait d’un temps plein comme directeur. Or, depuis rien n’a été fait, aucun avenant n’a été signé, et monsieur Ngatcha continue de cumuler plus de 100 000 € nets de salaire par an au titre de France Télévisions avec le même contrat à temps plein, en plus des 60 000 € de rémunération comme adjoint à la mairie de Paris. Il suffit de suivre son activité sur les réseaux sociaux pour comprendre qu’au lieu d’assumer ses missions à temps plein de directeur de France Télévisions, il sillonne le monde au titre de sa représentation d’Anne Hidalgo, lui valant d’ailleurs le surnom de « ministre des Affaires étrangères de la mairie de Paris ».
Il y a pourtant un comité d’éthique avec à sa tête Christine Albanel, comme vous l’avez expliqué. Que fait ce comité ?
Oui, et c’est théoriquement le comité le plus indépendant de la maison, puisqu’il est censé tirer la sonnette d’alarme lorsqu’il y a des manquements graves à l’honnêteté, à l’indépendance et au pluralisme de l’information et des programmes. Or ce comité est nommé par le conseil d’administration de France Télévisions. Il y a déjà là une première ambiguïté. Et quand on regarde de plus près, on remarque des proximités anciennes : Christine Albanel et Delphine Ernotte ont siégé ensemble au comité exécutif d’Orange, elles étaient d’ailleurs les deux seules femmes à y siéger. Quant au secrétaire général de France Télévisions, Christophe Tardieu, il a été l’ancien collaborateur principal de Christine Albanel lorsqu’elle était à la tête du Château de Versailles, puis comme ministre de la Culture. Ce n’est pas anodin pour un organe qui est censé être une vigie indépendante.
Autre élément frappant concernant ce comité d’éthique : madame Albanel nous a expliqué que le comité d’éthique, au sein d’un groupe doté de plus de 3 milliards d’euros de budget et de 9 000 employés, n’a pas les moyens de fonctionner réellement. On trouve de l’argent pour des frais de mission, des frais de réception, de la communication, mais pas pour assurer les missions minimales du comité qui doit veiller au strict respect de la loi et de l’éthique éditoriale. C’est très parlant.
Outre la gabegie financière et les conflits d’intérêts, il y a la question du pluralisme, ou plutôt de l’absence de pluralisme, voire de l’instrumentalisation du service public à des fins politiques. Qu’avez-vous découvert à ce sujet ?
L’absence de pluralisme a déjà été documentée à de multiples reprises. Je pense notamment aux travaux d’Hexagone ou de l’Institut Thomas More, dont la dernière étude, d’ailleurs, repose sur des méthodes désormais difficilement contestables, alors que l’Arcom semble faire preuve de lacunes préoccupantes dans sa mission de contrôle. À titre d’exemple, j’ai interrogé son président sur les critères de qualification politique des intervenants. Comment expliquer que Philippe de Villiers soit considéré comme une personnalité politique, avec un temps de parole strictement décompté, tandis qu’Éric Dupond-Moretti, ancien garde des Sceaux, qui n’a jamais dissimulé ses engagements et a récemment fait campagne pour des candidats macronistes, ne le soit pas ?
Mais au-delà de ces incohérences, l’analyse des rapports met en évidence une réalité plus profonde : certaines sensibilités politiques bénéficient structurellement d’une exposition favorable, tandis que d’autres sont systématiquement marginalisées. Le cas le plus manifeste est celui du Rassemblement national, sous-représenté de manière chronique, y compris en période électorale, moment où les exigences d’équité devraient être les plus strictes.
Le problème réside aussi dans la banalisation d’un militantisme outrancier sur des antennes publiques censées garantir honnêteté, indépendance et pluralisme. Prenons par exemple l’édito de Patrick Cohen sur France Inter qui, en pleine campagne électorale et à seulement quatre jours du premier tour des dernières élections municipales, a tiré à boulets rouges, de façon totalement partisane, sur le Rassemblement national. On a aussi entendu sur les plateaux du service public des comparaisons indignes entre Éric Ciotti et Benito Mussolini, ou entre Jordan Bardella et Adolf Hitler. À ce stade, il ne s’agit plus simplement de biais : c’est l’expression d’un parti pris assumé.
Pluralisme : une orientation manifeste
57 % à gauche, 16 % à droite : Le rapport affirme que 57 % des émissions et chroniques du service public présentent une orientation à gauche, contre 16 % seulement à droite. Il ajoute que, sur sept chaînes étudiées, quatre ont un biais majoritaire de gauche, et aucune un biais majoritaire de droite. Les chaînes les plus marquées sont France Culture, France Inter et France 5.
14 thèmes sur 19 traités à gauche : Quatorze des dix-neuf thématiques observées présentent un biais éditorial de gauche, parfois très marqué, comme la lutte contre la précarité, la lutte contre l’immigration illégale et l’amélioration de la situation dans les banlieues.
Des thématiques bien choisies : Par exemple, la lutte contre le dérèglement climatique est traitée en quatrième position par l’audiovisuel public, alors qu’elle est classée dix-huitième par les Français. Autres exemples : l’inflation est classée quatrième priorité des Français et le pouvoir d’achat cinquième priorité, et ces thématiques sont reléguées en seconde partie. L’agenda thématique est plus proche des priorités des sympathisants du centre et des écologistes que de celles des électeurs des Républicains, du Rassemblement national et de La France insoumise.
Rapport de l’Institut Thomas More sur 2 000 heures de programmes traitées entre le 1er septembre et le 30 novembre 2025. AW
Vous considérez donc que l’audiovisuel public viole la loi de manière manifeste ?
Oui. Lorsqu’Adèle Van Reeth, alors directrice de France Inter, affirme que « nous sommes une radio progressiste, et nous l’assumons », elle revendique une orientation idéologique qui est parfaitement incompatible avec les obligations d’un média de service public. Le progressisme est une position politique, au même titre que le conservatisme : ce n’est pas la neutralité. De la même manière, lorsque Delphine Ernotte explique que le rôle de France Télévisions n’est pas de représenter la France telle qu’elle est, mais telle qu’on voudrait qu’elle soit, elle assume explicitement l’existence d’un filtre militant, pourtant appliqué à une entreprise financée par l’ensemble des Français. Ces prises de position ne sont pas anodines : elles traduisent une conception orientée du rôle du service public, contradictoire avec les objectifs à valeur constitutionnelle d’indépendance, de pluralisme et d’honnêteté qui devraient le guider. Et cette orientation se traduit concrètement, dans certains programmes et contenus.
Lesquels ?
Prenons l’exemple de France.tv slash, la plateforme qui s’adresse aux 15-35 ans. On y trouve la promotion de contenus pornographiques transsexuels, et des appels à relayer la cagnotte pour le comité Adama Traoré. Il y a des injonctions, par exemple, à ne pas dire : « Bonjour madame » ou « Bonjour monsieur » pour éviter de « mégenrer » les personnes. On y trouve aussi des contenus promouvant les « vertus thérapeutiques des champignons hallucinogènes », comme d’autres qui présentent le cannabis comme un levier de relance de l’économie… Et tout ça, à destination de publics mineurs, encore non avertis et victimes directes de ces dérives idéologiques couvertes au plus haut sommet de France Télévisions. Je le constate au quotidien : les Français ne veulent plus payer pour ça.
Faites-vous un lien entre ce biais éditorial et la place des sociétés de production privées ?
Oui, car le problème ne s’arrête pas aux journalistes ou aux éditorialistes. Il touche aussi le choix des producteurs. Quand les syndicats de France Télévisions eux-mêmes expliquent que l’externalisation massive des émissions complique le contrôle du respect des principes de neutralité, c’est un signal fort.
Quand on regarde les principaux groupes qui bénéficient des contrats, on retrouve parfois des actionnaires ou des fondateurs qui ont eux-mêmes des engagements politiques parfaitement assumés. Le cas de Mediawan est emblématique. C’est le tout premier bénéficiaire des contrats de France Télévisions, pour plus de 110 millions d’euros par an. Or ses fondateurs, comme Matthieu Pigasse ou Xavier Niel, ne cachent ni leurs orientations politiques, ni leurs engagements, et encore moins leur volonté d’utiliser les médias pour peser dans la bataille culturelle et politique. La question n’est pas de leur nier le droit d’avoir des opinions, mais de savoir pourquoi l’audiovisuel public continue d’ouvrir aussi largement le robinet à des groupes dont les dirigeants ont un agenda assumé, alors même qu’on prétend défendre la neutralité. D’une certaine manière, ceux qui s’alarment de la « privatisation » future de l’audiovisuel public oublient qu’une forme de privatisation est déjà à l’œuvre : un milliard d’euros de production de contenus par an, dont des centaines de millions d’euros confiés à des sociétés privées, parfois dirigées par des personnalités très engagées politiquement. Si cela ne mérite pas un immense débat public, je ne sais pas ce qu’il faut.
Avez-vous subi des pressions ou des entraves pendant cette commission ?
Énormément ! Je pense même qu’il est rare qu’un rapporteur rencontre autant d’obstacles de manière aussi décomplexée. Il y a eu des blocages institutionnels, des documents non transmis, ou transmis trop tard, ou sous format inexploitable. Il y a eu des contradictions flagrantes entre ce qui m’était écrit et ce qui était dit sous serment. Il y a eu aussi, en permanence, une stratégie de décrédibilisation : on m’a accusé de relayer des fake news, de tordre la vérité, de caricaturer. Au fond, cette commission ne révèle pas seulement des dérives financières, des conflits d’intérêts ou un défaut de pluralisme. Elle met aussi au jour une culture de l’opacité, de l’autoprotection et du verrouillage, dans laquelle toute remise en cause est immédiatement traitée comme une agression à neutraliser.
À France Télévisions, la « diversité » n’est plus un sujet : c’est une ligne éditoriale
En janvier 2026, l’Arcom a publié son rapport sur l’exécution du cahier des charges de France Télévisions pour l’année 2024. Les voyants sont au vert ! Ce rapport montre explicitement que la diversité n’est pas traitée par France Télévisions comme un simple impératif de représentation, mais comme un axe structurant de sa politique éditoriale. Le groupe revendique des formations internes intitulées « Luttons contre les stéréotypes à l’antenne », une vigilance sur l’« intersectionnalité » et une clause diversité renforcée dans les contrats avec les producteurs. Le document mentionne aussi la volonté de renforcer à l’antenne la présence de personnes « perçues comme non blanches » et de minorités sexuelles. Pour ces dernières, France Télévisions revendique fièrement la diffusion de « Drag Race France » (un concours de drag-queens), d’une programmation spéciale pour le mois des fiertés, et de documentaires sur la transition de genre. AW
La commission a-t-elle été combattue dès sa création ?
Oui, et c’est un point essentiel, parce qu’il montre que les entraves n’ont pas commencé après les premières auditions de la commission d’enquête, mais avant même le début de nos travaux. Alors qu’il est de tradition à l’Assemblée nationale de voter en faveur des commissions d’enquête issues du droit de tirage des groupes d’opposition, quel que soit le groupe politique, cette commission a fait face à une opposition inédite lors de son vote de validation. Elle n’a été adoptée qu’à quelques voix près. Beaucoup de députés membres de la commission des affaires culturelles ne souhaitaient pas que l’on soulève le capot de l’audiovisuel public. Le travail de sape visant à délégitimer mon rôle et notre sujet d’enquête était délibéré, avant même l’ouverture de la commission.
Qui s’y opposait ?
Principalement la gauche et une partie du bloc central – mais il y a des exceptions. Il existait dès le départ une volonté politique de ne pas faire la lumière sur les dérives de l’audiovisuel public. Ensuite, les mêmes ont déroulé leur discours sur le prétendu dévoiement des pouvoirs du rapporteur ou sur une instrumentalisation politique. Mais il ne faut pas être dupe : ils étaient hostiles au principe même de la commission dès avant que ne se tienne sa première audition.
Les pressions ont-elles commencé immédiatement ?
Oui. Très vite, on a vu se mettre en place un ensemble de pressions institutionnelles, politiques et médiatiques pour entraver mes travaux. La présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, qui devrait être la garante du bon fonctionnement des commissions d’enquête et de l’indépendance de leurs travaux, est allée sur France Inter, le matin de l’audition de la présidente de Radio France, pour m’appeler à plus de « dignité » et me demander de lever le pied. Autrement dit, au lieu de rappeler les entreprises publiques à leur devoir de coopération, elle a rappelé à l’ordre le rapporteur de la commission sur une antenne qui est l’objet même de l’enquête !
Ensuite, le bureau de la commission a commencé à inventer des règles qui n’existent dans aucun règlement de l’Assemblée, règles qui ne sont donc ni légales, ni réglementaires : interdiction de live-tweeter les auditions, appel à la pudeur, diète médiatique… En clair, ils m’obligeaient à ne surtout pas donner d’écho aux révélations de la commission. C’est tout de même singulier, car une commission d’enquête tire sa légitimité de son caractère public, et des millions de Français qui sont pris à témoin. L’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen stipule que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Quand il s’agit de l’usage de l’argent public, la transparence n’est pas un luxe, c’est le cœur du contrôle démocratique.
Beaucoup d’institutions se sont jointes à ces tentatives d’entraves. Lors de l’audition du président de la troisième chambre de la Cour des comptes, qui avait piloté l’audit sur France Télévisions, je lui ai posé à quatre reprises une question très simple : oui ou non, le secrétaire général de France Télévisions vous a-t-il demandé de décaler la publication de votre rapport après la reconduction de Delphine Ernotte ? À chaque fois, il a refusé de répondre, en répétant uniquement : « Nous sommes indépendants. » Cette absence de réponse fait naître un doute majeur sur les tentatives de pression de la direction de France Télévisions pour éviter que le rapport de la Cour des comptes ne sorte avant que l’Arcom décide de reconduire madame Ernotte. La chronologie est troublante, puisque le rapport n’est sorti que quelques jours après sa reconduction, alors même qu’il contenait des éléments essentiels pour évaluer la véritable situation financière du groupe : absence de comptabilité analytique performante malgré les engagements pris, échec du redressement financier, etc.
Pensez-vous que ces pressions ont été coordonnées pour vous discréditer ?
À l’évidence. La veille de l’audition de Delphine Ernotte, on voit surgir le même soir un communiqué et des tweets de la Cour des comptes me ciblant directement, une intervention de Pierre Moscovici chez Yann Barthès dans Quotidien, un communiqué de France Télévisions, puis un grand entretien de Delphine Ernotte dans la presse. Le tout au même moment, dans la même séquence, pour me présenter comme quelqu’un qui répandrait des fake news ou dévoierait son rôle de rapporteur. Quand on refait la chronologie, ces pressions ressemblent moins à une addition de réactions spontanées qu’à une contre-offensive politique et institutionnelle organisée. Je ne m’attendais pas à un tel déchaînement.
Avez-vous subi des pressions ou des menaces plus personnelles ?
Presque chaque semaine, avant des auditions importantes, des gens cherchent à me rencontrer, m’appellent ou contactent mes proches pour faire passer le message qu’il vaut mieux que je ne pose pas de questions embarrassantes, que je ne mette pas en difficulté certaines personnalités particulièrement influentes qui pourraient un jour m’être utiles ou, bien pire, user de leurs réseaux et moyens pour me nuire. J’ai fait le choix de m’isoler pendant ces six mois de commission d’enquête, de refuser certaines rencontres ou invitations pour n’être redevable de rien, à personne.
Vous pouvez nous donner un nom ?
Je n’en donnerai pas. Mais ce que je peux vous dire, c’est que plus je m’approche du sujet des sociétés de production et de ces contrats de centaines de millions d’euros d’argent public attribués chaque année, plus les pressions deviennent fortes.
On se souvient aussi de pression médiatique, avec par exemple le communiqué de Nagui.
Cet épisode a été très révélateur. La veille d’une réunion cruciale où la poursuite de la commission était en jeu, Nagui me livre en pâture sur ses réseaux sociaux suivis par près d’un demi-million de personnes, et publie un communiqué aussi indigne que diffamatoire pour expliquer que si l’on s’intéresse à lui, ce serait parce qu’il est « végan et d’origine égyptienne ». Or on parle tout de même de plus de 100 millions d’euros de contrats obtenus par Nagui entre 2017 et 2020, sujet qui avait déjà été soulevé par Mediapart et par une députée macroniste à l’époque. Cette dernière avait même réclamé l’ouverture d’une commission d’enquête sur l’enrichissement de Nagui.
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Sa ligne de défense victimaire, bien que grotesque, a réveillé la meute antifasciste et déclenché des centaines de messages de pressions, d’intimidations, d’insultes, parfois même de menaces de mort. Tout le système se met en branle : les journalistes amis de Nagui, la direction de France Télévisions, les animateurs stars du service public, des comédiens et figures du monde du cinéma, tous les affidés que Nagui fait vivre… La citadelle ne se défend pas, elle m’attaque. À ce moment, j’aurais pu faiblir.
Arrive la fameuse réunion du bureau de la commission : avez-vous vraiment craint que la commission s’arrête ?
Oui, il y a eu un vrai risque. Le président a sorti de son chapeau des règles qui ne figurent dans aucun règlement, qui n’avaient jusqu’ici jamais été imposées dans la moindre commission d’enquête : ne plus répondre aux sollicitations de médias, moins communiquer sur les travaux, arrêter de live-tweeter. J’ai dû consentir à cette diète médiatique parce que je n’avais pas d’autre choix si je voulais que la commission survive. Mais, à nouveau, il faut bien comprendre que ces restrictions ne figurent nulle part dans les textes. Aucune autre commission d’enquête n’a dû fonctionner sous un tel régime. Une commission d’enquête est l’un des instruments les plus essentiels du Parlement. Or on a vu converger des attaques internes, des pressions externes, des interventions médiatiques, des pétitions de figures du showbiz, tout cela pour affaiblir la portée des travaux et provoquer une suspension définitive de la commission. Ils auront réussi à interrompre les auditions pendant plus d’un mois entre la fin décembre et la fin janvier, ce qui a eu pour conséquence de concentrer toutes les auditions restantes sur une période très courte. Le résultat, c’est un effet de saturation : trop d’auditions, trop de documents à analyser en même temps, moins de temps pour approfondir chaque dossier, moins de temps pour préparer chaque audition, moins de temps pour rédiger sereinement mon rapport final. Si certains avaient pour objectif de me rendre la tâche plus difficile, ils ne s’y seraient pas pris autrement.
L’absence de Xavier Niel à l’audition des dirigeants de Mediawan s’inscrit-elle dans cette logique ?
Évidemment. Xavier Niel devait être auditionné avec les autres fondateurs de Mediawan. Et 30 minutes seulement avant l’audition, son secrétariat nous informe qu’il ne viendra pas sans excuse, sans raison avancée, sans explication ultérieure. Or ce n’était pas une audition secondaire. Mediawan est la première société à bénéficier des contrats de France Télévisions, à hauteur de plus de 110 millions d’euros par an. Monsieur Niel s’est assis sur les pouvoirs de contrôle du Parlement. Et le plus étonnant, c’est l’absence totale de réaction institutionnelle. Je n’ai pas entendu Yaël Braun-Pivet dénoncer publiquement cette violation scandaleuse. Je n’ai pas vu les gardiens sourcilleux de l’État de droit se mobiliser pour rappeler qu’un fondateur d’un groupe aussi central, dans une affaire aussi sensible, ne peut pas se soustraire à une convocation parlementaire comme à un rendez-vous banal.
Sur le cas Mediawan, il existe d’ailleurs des questions cruciales sur sa structure capitalistique, notamment sur le rôle éventuel d’un fonds d’investissement américain. Or l’audiovisuel public est censé soutenir la création et la production indépendante française. Si un groupe massivement financé par l’argent public est en réalité contrôlé en majorité par un fonds étranger, cela pose une question sérieuse de cohérence. Des représentants du secteur de la production ont d’ailleurs saisi la justice pour demander des clarifications sur ce point. Le refus de Xavier Niel de venir s’expliquer est donc un véritable scandale.
France Télévisions a monté une cellule interne pour préparer ses salariés aux auditions. En quoi consistait-elle ?
J’ai demandé des éléments à France Télévisions qui tardent encore une fois à m’être communiqués. Plusieurs directeurs, syndicats et lanceurs d’alerte m’ont indiqué que France Télévisions avait mis en place, dès le début de la commission, une cellule de préparation des auditions, en mobilisant la direction des affaires institutionnelles, la direction des affaires publiques, la direction de la communication, le secrétariat général, et même, semble-t-il, une société privée de media training. Un article du Parisien rapporte les consignes données : il faut faire long, chiant, lénifiant, technique, pour neutraliser mes questions et masquer ce qu’il y a à masquer. J’ai pu mesurer, audition après audition, que certains directeurs avaient retenu la consigne.
Qu’une entreprise prépare ses représentants avant une audition, ce n’est pas choquant. Le problème, c’est que cette énergie n’a pas été mise au service de la coopération avec la commission. D’un côté, quand je demande des documents en novembre, on tarde à me répondre, on m’envoie finalement fin décembre moins d’un document sur dix et absolument pas les documents prioritaires, on m’explique que les équipes sont fatiguées, que les fêtes approchent, qu’elles ont été éprouvées par le rapport de la Cour des comptes… Et je constate, dans le même temps, que sont déployés des directeurs, du temps et de l’argent pour monter une cellule de défense, faire des répétitions, rédiger des éléments de langage, apprendre à esquiver, voire à minimiser les risques judiciaires liés à un refus de réponse. Il paraît même qu’une personne a été chargée de jouer mon rôle et d’anticiper chacune de mes questions pour entraîner les auditionnés ! Si cela est confirmé, on a donc de l’argent public utilisé non pas pour aider le Parlement à faire son travail, dans le strict respect de la loi, mais pour organiser la neutralisation d’une commission d’enquête parlementaire.
Vous avez aussi été menacé physiquement à l’Assemblée nationale. Que s’est-il passé ?
Lors de l’audition des dirigeants de Mediawan, le député MoDem Erwan Balanant est venu poser sa question puis, en quittant la salle, alors que l’audition était toujours en cours, m’a pointé du doigt en me lançant devant témoins : « T’inquiète, on va te régler ! » C’est une menace explicite, prononcée à caméras allumées et micros ouverts. Le règlement de l’Assemblée prévoit des sanctions lourdes, pouvant aller jusqu’à des pénalités financières et à une suspension temporaire. À ce jour, il n’y a eu ni rappel à l’ordre de Yaël Braun-Pivet, ni sanction contre ce député. Je trouve sidérant que la seule personne rappelée à l’ordre depuis le début de cette commission ait été le rapporteur, alors même que les menaces, les pressions et les entraves ont été nombreuses, parfois même publiques et assumées.
Quand l’Arcom saute les temps de parole
Chaque année l’Arcom produit un rapport sur l’exécution des cahiers des charges, notamment de France Télévisions. Sa publication de janvier 2026 recèle des pépites, notamment son chapitre dédié aux « obligations relatives au pluralisme et aux campagnes électorales ». Le régulateur y égrène les manquements du groupe public au cours de chacun des trimestres de 2024. Au titre du premier trimestre, France 3 et France 2 se font taper sur les doigts. Heureusement, pendant le deuxième, l’Autorité a choisi de ne pas faire son travail en raison de « l’importance du volume horaire consacré par la majorité des chaînes à la couverture des élections européennes et législatives ». Puisque les chaînes parlaient énormément de politique, « l’Arcom a décidé de ne pas porter d’appréciation sur les temps de parole ». C’était plus simple sans doute. Le troisième trimestre a été de nouveau l’occasion de réprimandes. Par exemple le régulateur « a demandé fermement » à France 3 « de veiller à l’avenir à une meilleure application du principe de pluralisme ». Pour le quatrième trimestre, l’Autorité rappelle qu’« au regard des déséquilibres constatés sur l’ensemble des antennes », France Télévisions doit « exposer les formations politiques et les candidats de manière conforme au principe d’équité qui s’applique au cours de la période électorale ». Sachant que, pendant les élections, l’Arcom préfère ne pas compter les temps de parole. ER
Que va-t-il se passer désormais ?
La prochaine étape, c’est la remise du rapport fin avril à la trentaine de membres de la commission d’enquête. Il sera consultable pendant trois jours par ceux-ci, dans une salle dédiée, avec un administrateur témoin, sans téléphone, sans possibilité de photocopier ni d’emporter quoi que ce soit. Puis viendra le vote sur sa publication ou non, sachant qu’il est extrêmement rare qu’une publication de rapport soit rejetée – ça n’est arrivé qu’une fois il y a une quinzaine d’années sur le financement des syndicats. Certains députés, dont l’objectif est d’enterrer cette commission, voteront peut-être contre la publication, mais je pense qu’ils commettraient une grave erreur. Ce refus ferait encore davantage de publicité à tout ce qui a été révélé, et jetterait un voile de suspicion sur leur complicité institutionnelle et systémique avec ces dérives, dont des millions de Français sont aujourd’hui témoins.
Il faut bien mesurer l’enjeu de ce vote : si le rapport n’est pas publié, ce n’est pas seulement qu’il reste confidentiel, c’est comme si la commission n’avait jamais existé ! Les comptes rendus d’auditions, les vidéos, les éléments révélés disparaissent instantanément et deviennent inutilisables. On ne pourrait même plus reprendre certains éléments sans risquer des poursuites judiciaires. L’enjeu de ce vote est donc considérable.
Que faites-vous si la publication est empêchée ?
Je n’ose même pas imaginer qu’ils puissent aller jusque-là. Voter contre la publication du rapport, c’est se rendre complice de tout ce qui a été révélé. Ils n’ont pas intérêt personnellement et politiquement à s’y opposer. Le travail que je mène pour en finir avec ces dérives n’est de toute façon ni de gauche ni de droite. Beaucoup de gens de tous les bords politiques m’arrêtent dans la rue pour me remercier parce qu’ils ont l’impression qu’on se soucie enfin de la bonne utilisation de leurs impôts.
Mais si ça n’est pas publié, vous continuerez le combat ?
Plus que jamais ! Ce serait un tel scandale qu’il faudrait déployer encore plus d’énergie pour faire éclater la vérité.
Et si le rapport est publié ?
Dans ce rapport, je dresserai les constats, et ferai une vingtaine de recommandations. Celles-ci seront pragmatiques, utiles, dénuées de toute orientation idéologique et auront pour unique objectif de sauver les quelques missions précieuses de l’audiovisuel public.
Vous voulez donc sauver l’audiovisuel public ?
Mon rôle est de mettre en lumière tous les dysfonctionnements de l’audiovisuel public pour sauver ce qui mérite de l’être. Je pense notamment à certains programmes culturels, historiques, patrimoniaux et éducatifs, que le privé ne produirait pas forcément de lui-même parce que la rentabilité n’est pas assurée. La vocation de l’audiovisuel public, c’est de diffuser des contenus d’utilité (parfois réutilisables à l’école, comme C’est pas sorcier à l’époque) et de soutenir la création indépendante française. En revanche, est-ce son rôle de diffuser plus de sept ou huit jeux télévisés chaque jour sur France 2, ou de financer des réalisateurs étrangers mondialement connus, comme Sorrentino, Polanski ou Haneke avec de notre argent public ? Au fond, que retiendra-t-on des contenus portés par Delphine Ernotte sur ses quinze ans de mandat ?
Quelles seront les suites du rapport ?
La majorité des recommandations pourront être mises en place très rapidement par les dirigeants de l’audiovisuel public. Ce sera comme un kit pour prévenir des conflits d’intérêts, pour mieux respecter les objectifs de neutralité, pour lutter contre la gabegie. Vu la situation de France Télévisions, ce ne sera pas un luxe ! Mais ce ne seront que des recommandations, elles n’auront malheureusement pas de force d’obligation.
Le politique peut-il s’en saisir dans le cadre d’une loi pour imposer des règles nouvelles ?
L’UDR a une niche parlementaire fin juin, donc nous avons actuellement une discussion avec Éric Ciotti pour décider si on intègre ou non une proposition de loi sur l’audiovisuel public dans cette niche. Ce serait un bon aboutissement des travaux de la commission d’enquête, et je pense qu’on pourrait trouver une majorité.
Va-t-il y avoir des suites judiciaires ?
Évidemment. Je saisirai le procureur pour un certain nombre de signalements au titre de l’article 40, parce que j’ai eu connaissance de plusieurs faits, pour certains très graves, qui peuvent faire l’objet de poursuites pénales. D’ailleurs, la justice n’a pas attendu la fin de la commission pour commencer à se saisir de certains dossiers : comme je vous l’ai expliqué, le parquet de Paris a déjà ouvert une enquête contre Delphine Ernotte et certains dirigeants de France Télévisions pour détournements de biens publics et abus de biens sociaux. Par Arthur de Watrigant et Rémi Carlu





