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Aurélien Bellanger, Sismographie de l’Europe

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Publié le

30 septembre 2019

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Avec son quatrième roman, l’auteur de La Théorie de l’information s’intéresse à la destinée de tout un continent : le nôtre. Un Bellanger fascinant, mais poussif.

 

 

Ce que l’on apprécie chez Aurélien Bellanger, c’est l’ambition qu’il affiche. À rebours d’une littérature française – enfin surtout parisienne – dont on a pu souvent déplorer le nombrilisme, l’anecdotique et la fadeur, l’écrivain, depuis ses débuts, affronte à coups de pavés des sujets gigantesques. Son premier roman, très remarqué, La Théorie de l’information, suivait la trajectoire d’un double de Xavier Niel pour relater cette épopée moderne commencée par la télématique et débouchant sur les opérateurs Internet après l’aventure avortée du Minitel. Si L’Aménagement du territoire et Le Grand Paris élaboraient des visions panoramiques du pays et de ses transformations récentes, avec Le Continent de la douceur, Bellanger s’attaque carrément à l’Europe des cinquante dernières années et il le fait en mettant en œuvre un dispositif narratif extrêmement complexe tout en s’appuyant, comme toujours, sur un important travail de recherche.

Alternent avec cette première intrigue les présentations de deux autres destinées, celle de Flavio, d’abord, enfant mystérieux élevé en France par ses grands-parents, puis celle d’Olivier, fils d’un premier lit qu’Ida eut avec le philosophe QPS, double exact de BHL, et qui finit par se droitiser au point de s’amouracher d’une ancienne vedette de YouPorn que les vidéos d’un équivalent d’Alain Soral ont ralliée à la cause identitaire.

UN DISPOSITIF COMPLEXE

Inventant une principauté, le Karst, qu’il situe au milieu de l’ancienne Yougoslavie, déjà si troublée, Bellanger présente les membres éminents de la diaspora de la micro-nation à New York, au début des années quatre-vingt, où Ida dirige la Venezia, un établissement héritier des banquiers vénitiens ayant financé la Première croisade comme le voyage de Christophe Colomb. Celle-ci, détentrice du pouvoir financier, s’éprend de Jan, héritier légitime du trône de Karst, une principauté que le couple souhaite voir ressusciter au cœur du Vieux Continent. Alternent avec cette première intrigue les présentations de deux autres destinées, celle de Flavio, d’abord, enfant mystérieux élevé en France par ses grands-parents, puis celle d’Olivier, fils d’un premier lit qu’Ida eut avec le philosophe QPS, double exact de BHL, et qui finit par se droitiser au point de s’amouracher d’une ancienne vedette de YouPorn que les vidéos d’un équivalent d’Alain Soral ont ralliée à la cause identitaire. Toutes les pistes se retrouveront, Flavio et Olivier s’avérant être des demi-frères liés à la principauté finalement restaurée après l’éclatement tragique de la Yougoslavie, le roman se déployant ainsi sur quarante ans, six ou sept personnages, plusieurs thématiques massives et entremêlant la fiction, l’actualité et l’Histoire.

Bellanger montre le retour des questions identitaires face au projet utopique de l’Europe de Bruxelles : « La fin de l’Histoire et le règne pacifique de la géographie. Nous avons tué la bête, en avons tanné l’échine, nous avons fait de l’Europe le continent de la douceur ».

DE BELLES INTUITIONS

Dans ce roman saturé se multiplient de belles intuitions : le rôle des mathématiques dans la destinée européenne au moment où la guerre est économique, l’économie financiarisée, la finance une question mathématique ; la géographie singulière de l’Europe : cette péninsule échappée des plaines de l’Asie aux contours déchiquetés et invraisemblables ; le rapport à la forêt primaire soumise par des peuples de défricheurs ; ou encore, la relation ambiguë qu’entretiennent les Européens avec le destin, oscillant entre la proclamation récurrente de la liberté individuelle et les grands programmes politiques lui opposant un fatalisme mécanique plus inexorable encore que tous les « mektoub » orientaux. Enfin, dans les déchirements d’une même famille où se rejouent tous nos paradoxes, Bellanger montre le retour des questions identitaires face au projet utopique de l’Europe de Bruxelles : « La fin de l’Histoire et le règne pacifique de la géographie. Nous avons tué la bête, en avons tanné l’échine, nous avons fait de l’Europe le continent de la douceur ».

Bellanger écrit pour répondre à cette question vertigineuse et taraudante : « Quel séisme, aujourd’hui, est le nôtre ? »

UN ROMAN SANS THÈSE

Convoquant l’Histoire, l’anthropologie, les mathématiques, la philosophie, Mozart ou les Beatles, et toutes les idéologies aujourd’hui concurrentes (de Pierre Rabhi à Alain Soral), et opérant, comme dans ses précédents romans par perspectives successives ; le dernier mouvement historique développé au sein d’une réflexion beaucoup plus vaste, Bellanger écrit pour répondre à cette question vertigineuse et taraudante : « Quel séisme, aujourd’hui, est le nôtre ? ». Le matériau rassemblé est fascinant et l’élan qui l’anime nous emporte. Pourtant, de son écriture élégante et neutre, par son récit presque exclusivement factuel, et n’aboutissant qu’à une espèce de saisissant état des lieux, Bellanger nous donne à la fois trop et pas assez. Ses personnages manquent de chair, son univers est privé de texture, son drame est dépourvu de problématique. Son art repose tellement sur les idées, des personnages allégoriques, des trajectoires exemplaires, que s’il est excitant pour l’esprit, il est décevant pour le goût, d’autant que, paradoxalement, son roman, qui use de tous les moyens du roman à thèse, ne souhaite jamais rien démontrer pour autant, fût-ce une aporie tragique.

Nous ne pouvons qu’espérer un retour à ce mystérieux équilibre et un fléchissement en ce sens de la prometteuse entreprise littéraire d’Aurélien Bellanger, laquelle demeure particulièrement séduisante. De la chair pour ses grands mécanismes ; du tranchant pour son regard panoramique ; alors peut-être, celui qui ose se confronter à l’époque la prendra-t-il enfin à la gorge.

L’ART HUMILIÉ PAR LA SCIENCE

Comme l’affirmait lui-même le jeune romancier, un soir, au Cercle Cosaque, les grands écrivains français de la fin du XXe siècle furent des philosophes, des sociologues, des sémiologues – moins des artistes que des universitaires. Dans une époque où, comme le disait Gombrowicz au sujet du Nouveau Roman, « l’art est à genoux devant la science », l’art qui se veut élevé, du moins au-dessus du simple divertissement, s’abaisse à des méthodes prétendument objectives et résolument abstraites, alors qu’il était par excellence le trajet de l’incarnation, de l’intelligence sensible, d’une subjectivité supérieure. Nous ne pouvons qu’espérer un retour à ce mystérieux équilibre et un fléchissement en ce sens de la prometteuse entreprise littéraire d’Aurélien Bellanger, laquelle demeure particulièrement séduisante. De la chair pour ses grands mécanismes ; du tranchant pour son regard panoramique ; alors peut-être, celui qui ose se confronter à l’époque la prendra-t-il enfin à la gorge.

 

 

Romaric Sangars

 

LE CONTINENT DE LA DOUCEUR Aurélien Bellanger Gallimard 498 p. – 22 €

© DR

 

 

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