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Barbara Lefebvre : « Le catholicisme demeure indispensable pour penser l’identité et la culture françaises »

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6 juin 2019

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Enseignante en histoire, Barbara Lefebvre vient de publier C’est ça la France (Albin Michel) où elle évoque longuement le déracinement de nos concitoyens par rapport à leur histoire et la situation de minorité dans laquelle évoluent actuellement les chrétiens. Dans le sillage d’un Ernest Renan, elle estime que le salut de la France ne peut provenir que d’un réarmement intellectuel et moral.

 

 

Vous vous référez à Charles Péguy, notamment à sa notion de patrie charnelle, et déplorez le déracinement des Français de leur identité nationale. En même temps, vous vous rattachez à la vision républicaine universaliste des Lumières avec cette définition abstraite et désincarnée de la nation. N’y a-t-il pas une contradiction ?

 

Aucune, car je partage l’attachement de Péguy à l’idée d’une mystique républicaine, même s’il fustigeait déjà ceux qui la trahissaient en faveur de la basse politique. Nous en sommes toujours là, partout sur l’échiquier politique : la défense de la France n’est qu’un fond d’écran pour de misérables guerres d’egos. La « nation France » est le produit d’une longue histoire. Elle est née au bas Moyen-âge, le Pro patria mori est né à Roncevaux en 778 comme à Castillon en juillet 1453. Mais notre nation a poursuivi sa construction patriotique au-delà de l’Etat monarchique, à Valmy où le peuple-citoyen en armes a sauvé la France. Notre inconscient collectif porte les traces de ce légendaire, comme celui de l’épopée de Jeanne d’Arc et tant d’autres par la suite. Ces grands récits unitaires font la force d’une nation. Je pense qu’il serait donc suicidaire de rejouer la guerre des deux France au temps du post-national, de la posthistoire et du multiculturalisme. Suicidaire au moment où une révolution anthropologique majeure menace de faire définitivement de l’homme « un matériau » comme le prévoyait Bernanos qui n’a cessé d’alerter contre l’absence d’épaisseur morale de la civilisation des machines. Nous n’avons aucun intérêt politique et culturel à récuser les Lumières ou la mystique républicaine.

Je pense qu’il serait donc suicidaire de rejouer la guerre des deux France au temps du post-national, de la posthistoire et du multiculturalisme.

En 1944, Bernanos exalte l’homme du XVIIIe siècle qui n’eût « jamais fait partie de ce bétail que les démocraties ploutocratiques, marxistes ou racistes, nourrissent pour l’usine et le charnier », cet homme-là n’était pas « un chien qui brise sa chaîne, un mouton devenu enragé, mais un homme fier du travail de ses aïeux, conscient de la grandeur de son histoire et qui se croyait au seuil d’une civilisation nouvelle », il était « sans haine et rêvait à la liberté et au bonheur du genre humain ». Parce que nous sommes issus de cette histoire, nous avons collectivement le devoir de fixer un tel horizon pour réparer le monde, en tirant les leçons du passé, non en prenant prétexte de juger certains pans de notre histoire pour restaurer un monde qui n’est plus.

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Frère humain qui avec nous

 

Dans votre ouvrage, vous dites que les chrétiens sont devenus une minorité parmi d’autres. Paradoxalement, ce phénomène minoritaire n’est-il pas la cause du retour en force des catholiques sur la scène publique ? Pourquoi écrivez-vous que « les catholiques français, sécularisés par la République laïque depuis un bon demi-siècle, n’ont apporté aucune résistance à cette assignation au statut de minorité. Peut-être même l’ont-ils souhaitée pour survivre dans le paysage multiculturel » ?

 

Dès ses origines, en opposition au judaïsme où orthodoxie et orthopraxie sont liées, le christianisme accepte intellectuellement de dissocier la pratique de la foi. La religion fut ainsi ramenée, au fil du temps, à une culture religieuse. Aujourd’hui on touche aux limites de cette dissociation dans notre monde désacralisé, atomisé, où l’homme esseulé aspire à des règles, un encadrement ritualisé. Le catholicisme ne sait pas répondre à cette attente, d’autant qu’il a renoncé à partir de Vatican II à agir sur le monde au nom des valeurs chrétiennes. L’Église a décidé que c’était aux valeurs chrétiennes de s’adapter au monde, dès lors dans un monde aussi délié du sacré et de la spiritualité que le nôtre, seul le « catho de gauche » multiculturaliste a voix au chapitre car il croit davantage à la religion du Progrès qu’à celle du Christ. Certains catholiques ont du mal à admettre que 6 % de pratiquants signifient que le catholicisme est une religion minoritaire. Même si plus de 40 % des Français se disent « de culture catholique », la réalité ce sont des églises qui ferment et tant d’autres presque vides à la messe dominicale. La pratique n’est pas une donnée anecdotique. Je rappelle qu’au début des années 1960, on évaluait le taux de pratique à 35 % ! Pour autant, le catholicisme demeure indispensable pour penser l’identité et la culture françaises.

Certains catholiques ont du mal à admettre que 6 % de pratiquants signifient que le catholicisme est une religion minoritaire.

Et les relais d’influence catholique dans le domaine social et économique demeurent essentiels au bon fonctionnement de la société, des écoles aux maisons de retraite en passant par les réseaux caritatifs. Je remarque enfin qu’en 1984, la mobilisation de la France catholique avait fait plier le gouvernement, ce qu’elle n’a pas réussi à faire en 2012. Sans doute le soutien de la droite républicaine avait-il été décisif à l’époque de Mitterrand quand l’UMP juppéo-sarkozyste a méprisé les Français de La Manif pour tous, pour finir par accueillir Sens Commun uniquement à des fins électoralistes.

 

Lire aussi : L’éditorial du Dossier : Place de l’Eglise

 

Vous affirmez que « des pans toujours plus importants de la population majoritaire occidentale, que certains nomment faussement “autochtone”, se redéfinissent par leur identité judéo-chrétienne. Cette identité, dont la dénomination ne va pas de soi, n’est pas tant religieuse que culturelle ». Est-ce avant tout par rapport à l’islam que beaucoup retrouvent le catholicisme comme une identité ?

 

On en revient à la question de la pratique. L’islam, dont l’orthopraxie est précisément un facteur d’attraction des convertis, est un défi lancé au judéo-christianisme. Il faut relire Jacques Ellul pour comprendre les enjeux d’une confrontation tant spirituelle que politique. La France fut la fille aînée de l’Eglise, puis la nation laïque par excellence qui a émancipé les juifs en 1792, c’est à ces titres que l’islam politique nous vise. Soumettre la France, c’est la victoire suprême sur l’Occident. L’islam ne sépare pas le spirituel du temporel et tolère difficilement qu’on lui impose cet ordre des choses. Il serait trop long d’expliquer les processus historiques qui ont fait que le christianisme porte en soi la possibilité laïque, ainsi que le judaïsme transformé par la situation diasporique et l’insécurité permanente au sein de la chrétienté occidentale et de l’islam oriental.

Soumettre la France, c’est la victoire suprême sur l’Occident.

Depuis près de trois décennies, l’insistance des islamistes à relancer le djihad « contre les juifs et les Croisés » aurait dû inciter à davantage de mobilisation chez les catholiques contre cet ennemi tant intérieur qu’extérieur, puisque la situation des chrétiens en terre d’islam est terrible. Au lieu de quoi, en juillet 2016, au lendemain de l’égorgement en pleine messe du père Hamel, les autorités ecclésiastiques appelèrent les musulmans à assister à la messe dominicale… Même type de réaction du côté de la République : on refuse de lutter contre l’ennemi quand bien même celui-ci ne cesse de clamer que vous êtes sa cible. La République fait l’autruche. L’Église tend l’autre joue. Chacun sa soumission.

 

Lire aussi : Guillaume de Prémare : « La nouvelle question sociale exige de nouvelles pratiques politiques et sociales du catholicisme »

 

La laïcité est une impasse pour lutter contre l’islamisation, dites-vous, en vous appuyant sur les réflexions de Michel Houellebecq et Pierre Manent. Quel pourrait être le nouveau cadre institutionnel du catholicisme dans la France d’aujourd’hui ? Comment l’articuler avec une République qui place toutes les religions sur un pied d’égalité au nom de la laïcité ?

 

La laïcité est un principe juridique fondamental pour la cohésion de la nation, d’autant plus quand une religion cherche à imposer son ordre sociopolitique. Il faut veiller à une stricte séparation du religieux et du politique et à ce que certains élus locaux cessent avec le favoritisme communautariste.

Si on écoute le pape ou les responsables ecclésiastiques sur ce sujet, la bataille est perdue d’avance ! 

Je ne pense pourtant pas que c’est en accordant à l’Église une position de préséance politique que la lutte contre l’islamisation sera efficace. Si on écoute le pape ou les responsables ecclésiastiques sur ce sujet, la bataille est perdue d’avance ! Pour moi, la solution est dans le réarmement intellectuel et moral des citoyens, sans distinction d’origine ou de religion. Il faut rebâtir entièrement le projet national commun, fondé sur notre héritage historique sans s’enfermer dans une nostalgie inféconde, ou dans un élan réactionnaire tout aussi stérile.

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

 

 

C’EST ÇA LA FRANCE Barbara Lefebvre Albin Michel 224 p. – 18 € 

 

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