Skip to content

Bertrand Lacarelle : agent conspirateur

Par

Publié le

19 novembre 2025

Partage

Avec sa dernière fable explosive, Bertrand Lacarelle poursuit sa lutte occulte liguant résistance anti-technique, réveil de la France paysanne et monarchie légendaire, non sans une forme d’espièglerie supérieure.
© Benjamin de Diesbach

«Le petit nombre l’emportera subversivement sur la subversion elle-même » écrivait Dominique de Roux, et cette prophétie pourrait faire office de viatique à Bertrand Lacarelle, tant elle résume son mode de pensée et d’action, du moins depuis que je le connais : c’est-à-dire plus d’une décennie, et une décennie au cours de laquelle il n’aura cessé de se radicaliser. Ses derniers livres avaient été publiés chez Pierre-Guillaume de Roux, d’ailleurs, fils de Dominique, seigneur des lettres dissidentes, héritier superbe publiant Ezra Pound et Wyndham Lewis, Richard Millet et Bertrand Lacarelle donc, lequel tramait déjà des conspirations en appelant autant à la chevalerie médiévale qu’aux beatniks de la rue Gît-le-cœur, à tous les irréguliers supérieurs, comme les surréalistes dissidents (il s’était déjà fait connaître par des biographies littéraires de Vacher ou Cravan). On l’avait compté parmi les atamans du Cercle Cosaque, un rendez-vous littéraire underground qui remua un peu le Paris des années 10, toque sur le crâne, bouteille de vin turc brandie à la main et un « hourrah » crié pour réveiller la foule. Et puis il se fit plus rare. Il avait conservé son œil malicieux, sa jeunesse intacte et son panama des jours pluvieux, mais on l’apercevait moins à Saint-Germain-des-Prés ou dans les raouts pour poètes à trois grammes et vingt lecteurs, que nous avions aimé fréquenter ensemble par ennui des mondanités sérieuses.

Radicalisé

Il s’était radicalisé. Non pas qu’il se fût engagé dans un parti ou rallié à un groupuscule, toutes solutions très « xxe siècle », finalement, non, mais prônant la « volte » : plus qu’un pas de côté, un retournement. Au xxie siècle, et cela nos conversations m’en avaient également convaincu, la révolte ne pouvait consister à rejoindre une effusion spectaculaire ou à accélérer un mouvement – tout allait dans le mur ou dans le faux –, mais à relever et repenser les fondamentaux. Il fallait résister à la masse agrégée pour un choc éphémère et au contraire, patiemment, renouer tous les fils, entre la terre et le ciel comme entre les hommes épars aux âmes encore chaudes. Position lyrique, certes, mais plus sérieuse que d’enchaîner des fadaises post-humanistes sur France Inter entre deux signatures. Pardon d’avoir un peu d’ambition. Et pour l’assumer, donc, Lacarelle, tout en restant éditeur parisien, se replie en Anjou, apprend à faire son pain, plante sa vigne, hisse le drapeau angevin. Le salut viendra de ces nouvelles marges, discrètes et fécondes. L’homme qui parle sans cesse ne sait plus marcher ni mûrir, constate-t-il rapidement après son retour à la campagne. Si Ernst Jünger prônait le « recours aux forêts », Bertrand Lacarelle défend le « retour aux fougères » : mais c’est la même réplique intransigeante (nuance angevine) à la déchéance moderne. Loin d’une simple régression hippie, d’une démission civilisationnelle vécue dans l’opium rousseauiste, l’écrivain propose au contraire une refondation concrète de la civilisation et du pays, verticale, du pain à l’hostie, de la cave au dôme.

Lire aussi : Patrice Jean : débuts déjà majeurs

Moines, poètes, soldats, paysans

Ses livres participent du mouvement. D’abord méditations sur des modèles inspirateurs, ils deviennent peu à peu des machines conspiratrices. Ce Retour aux Fougères est le premier roman au sens commun de Lacarelle, bien qu’il soit tout de même zébré de « poèmes-proclamations » et chargé de théories anarcho-royalistes et mystico-décroissantes. Un agent travaillant pour le ministère rapporte les étranges événements d’une vallée angevine où l’antenne relais récemment érigée a été abattue. « Il faudra bien tout recommencer. Reprendre la terre aux machines. » chantent les poèmes-tracts quand les habitants se muent en « forlongeurs », terme désignant les proies distançant leurs poursuivants. Des punks néo-ruraux, des soldats poursuivant hors de ses impossibilités l’esprit de l’armée, des moines aux noms antiques, des paysans jaloux de l’ancienne liberté concrète, des châtelains fantasques, des boulangères-nymphes et des poètes clandestins : d’autres types humains que ceux que l’on rencontre en général dans la littérature officielle fomentent ici leur alternative au Progrès.

Le jeu et l’enjeu

« Tout est inspiré de faits réels », me lançait Lacarelle au Petit Saint Benoît, où nous avons nos habitudes. Nous avions commandé du fromage pour finir le vin, profitant d’une table à quatre pour deux, dans un angle sombre à l’étage presque vide, position idéale pour conspirer au cœur de Saint-Germain-des-Prés. « D’êtres réels aussi », poursuivit-il, mais le rendu est brouillé, forcément, ce n’est pas cette réalité qui compte. – Évidemment. », confirmai-je. J’avais découvert son texte la veille, sous la forme d’épreuves, avais eu le plaisir de retrouver son style élégant, à la fois intense et distancié, sobre et chargé de symbolisme, un peu prestidigitateur. Le livre se développait comme un puzzle, une lente ramification, un jeu charmant mais recouvrant un enjeu crucial. « C’est fait pour inspirer des révoltes réelles », compléta-t-il dans un clin d’œil avant d’achever son verre ; et je reconnus soudain, derrière Bertrand L., celui que j’avais croisé parfois au détour d’une nuit parisienne, sortant d’un four à pain en Anjou ou debout sur un canoë à proclamer ses poèmes une torche à la main, celui qu’on entrevoyait aussi en conclusion de son livre : le mystérieux agent K.


RETOUR AUX FOUGÈRES, BERTRAND LACARELLE, Cherche-Midi 240 p., 21 €

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest