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« Brûle le sang » d’Akaki Popkhadze : tragédie intime

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Publié le

29 janvier 2025

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Maîtrisé, brillant et brutal, le premier film d’AkakiPopkhadze revisite les archétypes du crimedrama à l’américaine, tout en lui insufflant une vigueur nouvelle et un décor singulier : celle de la communauté géorgienne qui s’est établie à Nice, laquelle vibre encore d’une foi qui ne faiblit pas face au mal.
© Brûle le sang

La première chose qui marque, c’est votre façon de filmer Nice. La ville est presque méconnaissable…

Je vis à Nice depuis vingt ans, j’y ai fait presque toute ma vie, c’était crucial pour moi de la filmer à hauteur d’homme. Et de placer mon premier long-métrage dans cette ville ensoleillée, chaleureuse, qui me permettait aussi de jouer sur ce contraste entre la lumière et l’ombre. On a privilégié des extérieurs lumineux, vaporeux, poussiéreux, avec du soleil dans le cadre. C’était un parti pris pour avoir en contrepoint des intérieurs assez exigus, comme une voiture, une cave, un vestiaire, souvent éclairés avec une seule source lumineuse comme des peintures du Caravage. On a fait ce choix de ne faire que des plans à hauteur d’yeux, en mouvement, très souvent en travelling avant, avec une caméra portée à la main, donc jamais de trépied ou de Dolly. Parce qu’on voulait justement cette sensibilité, que le spectateur se sente à côté des personnages.

Le choix d’une très courte focale sur la presque totalité du film est audacieux…

Oui, j’aime beaucoup la très courte focale parce qu’elle oblige à se déplacer vraiment dans l’espace pour trouver le meilleur angle de vue. Et aussi parce qu’on doit être très proche de ce qu’on filme, en l’occurrence, ici, des visages des acteurs, ce qui les met potentiellement dans une situation particulière, ça les sort complètement de leur zone de confort. On s’immisce vraiment dans leur intimité, et ça crée des petites vibrations de vérité que la caméra est seule à capter.

« Mon film interroge les notions de libre arbitre et d’empêchement de faire le bien »

Akaki Popkhadze

D’ailleurs le casting est parfait, les moindres seconds rôles sont hyper investis et Duvauchelle monstrueux dans le rôle principal…

Oui, je suis très reconnaissant d’avoir pu bénéficier d’un casting d’une aussi grande qualité pour un premier long-métrage. Ils m’ont fait confiance, ils ont fait confiance au texte. Il y a vraiment une symbiose très charnelle qui fonctionne entre tous les acteurs. Denis Lavant, par exemple, est à mes yeux un immense acteur que j’avais découvert en école de cinéma à travers les films de Claire Denis ou de Leos Carax. Quant à Nicolas [Duvauchelle, ndlr], il était effectivement ultra investi dans son personnage, qu’il a interprété comme une sorte de samouraï en retour d’exil. On voulait éviter de l’aborder de façon trop monolithique, comme le sont souvent les voyous dans les films. Il a su très bien incarner les tempêtes intérieures, montrer des couleurs différentes à chaque moment.

L’argument du film – deux frères, une diaspora, la mort du père, semblait épuisé par le cinéma américain… Comment l’avez-vous abordé pour lui redonner cette force ?

J’avais en tête les premiers films de James Gray pendant l’élaboration de mon projet, et notamment Little Odessa où on retrouve les mêmes thématiques d’exil et de communauté. Mais je savais que j’avais ce côté religieux en plus, et aussi une touche d’originalité par rapport à d’autres polars français qui se passent toujours en Ile-de-France ou à Marseille, ou dans des communautés maghrébines ou africaines, qui se concentrent sur les relations entre police et criminalité… Dans mon film la police n’apparaît presque pas, on est en vase-clos. Même le choix du judo comme toile de fond est une manière de se démarquer des habituelles scènes de boxe. Je suis judoka, tout comme mon co-auteur et acteur, et nous avons estimé que le judo incarnait à merveille la justesse et l’équilibre dont les deux frères avaient besoin pour se reconnecter.

C’est assez rare, dans un polar français, daborder aussi frontalement la question de la foi…

Pour moi c’était vraiment très important de mettre la religion au cœur du film, parce qu’elle remplit ma vie au quotidien. Je suis issu d’une famille très chrétienne, croyante et pratiquante. J’ai été enfant de chœur toute mon enfance. Les trois thématiques du film sont la religion, la violence et la famille. On les a un peu, avec mon coauteur, dispatchés en trois arcs différents, qui sont symbolisés par les personnages de la mère et des deux frères. Mais effectivement, c’est le cheminement spirituel et la tragédie intérieure vécue par Tristan, l’aspirant-prêtre, qui est au centre du scénario, puisqu’il interroge les notions de libre arbitre, d’empêchement de faire le bien qui sont toujours au cœur du film noir.

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Le film est assez brutal. Comment avez-vous abordé les scènes de violence ?

C’est une question à laquelle on a beaucoup réfléchi avec l’équipe : comment on allait représenter la violence à l’écran. Moi, clairement, je n’aime pas les feel good movies et encore moins la violence esthétisée. Pas de sang qui gicle à outrance ou de non-respect des lois physique dans les scènes d’action. Si le film dégage une telle impression, c’est aussi parce que j’ai voulu montrer l’humanité de chaque personnage, ne pas les résumer à des archétypes de gangsters. On est d’autant plus choqué qu’on a de la compassion pour eux. Ce qui implique une certaine relativité. Par exemple, selon moi, la scène la plus violente du film, c’est la gifle administrée par la mère à son fils, parce qu’elle fait sortir de ses ornières le simple « film de voyou ».

La scène la plus marquante est probablement l’infiltration dans l’appartement du dealer bulgare. Là, vous prenez le contre-pied de tous les clichés du genre.

Effectivement, la scène d’infiltration en milieu hostile, c’est un peu la tarte à la crème du genre. Un type qui va dans un territoire ennemi, c’est déjà vu. Nous, on ne voulait pas que le personnage débarque dans un appart pour y trouver trois gros bras en train de découper du shit. On a essayé de faire un pas de côté, de copier/décaler. Quand Gabriel débarque chez ce parrain bulgare il s’attend à voir des criminels et en fait il tombe sur une famille nombreuse, plus nombreuse que la sienne. C’était aussi une manière de filer la principale thématique du film, de montrer comment la violence peut s’ancrer dès le départ, par la simple fatalité de l’espace.


Rédemption contrariée

Deux frères issus de la diaspora géorgienne niçoise se retrouvent autour du cadavre de leur père, chauffeur d’un oligarque russe abattu par erreur en pleine rue. L’un aspire à devenir prêtre orthodoxe et veille patiemment sur sa mère, l’autre revient tout juste du bled, traînant un passé douloureux et rêvant de vengeance. Sur cette trame classique qui s’inscrit dans une longue tradition du polar « communautaire » américain, de Scarface à Little Odessa, le jeune réalisateur franco-géorgien Akaki Popkhadze signe un premier film habité et brutal, porté par une mise en scène ultra-immersive et par des acteurs poussés dans leurs retranchements. Mention spéciale à Nicolas Duvauchelle qui trouve là le rôle de sa vie, en dépossédé hanté par le mal et incapable de renouer avec sa famille. Mais aussi à Denis Lavant, inquiétant comme jamais en mafieux retors, ou encore le franco-britannique Finnegan Oldfield, qui compose un numéro génial de dealer halluciné. Point d’orgue du film, une relation intime au christianisme orthodoxe dont les icônes rythment la narration, comme une lente progression vers une rédemption forcément contrariée. Marc Obregon


BRÛLE LE SANG (1 h 49), d’Akaki Popkhadze, avec Nicolas Duvauchelle, Florent Hill, Denis Lavant, en salles le 29 janvier.

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