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Bruno Lafourcade – Patrice Jean : tontons flingueurs

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Publié le

12 décembre 2024

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Au moment où l’un commence à percer avec L’Homme surnuméraire, l’autre publie un roman remarquable, L’Ivraie, et contacte le premier sur Facebook. Il y a des « demandes d’ami » sur les réseaux sociaux qui finissent en Destop dans les tuyaux crasseux de la République des lettres. La preuve par ces Mauvais fils.
© Romée de Saint Céran

Les deux hommes sont provinciaux et fils de prolos, mais aussi quinquagénaires, c’est-à-dire qu’ils appartiennent à la génération par-dessus laquelle les boomers ont essayé de sauter, celle située entre Annie Ernaux et Édouard Louis ; autre motif d’annulation, en plus, bien sûr, de leur défaut de réseaux, de leur statut blanc/mâle/hétéro difficile à porter pour décrocher des prix et enfin, de leur peu de goût pour l’opium des médias : le progressisme à mufle bovin. Ils se reconnaissent l’un l’autre, non pas comme membres de ces catégories précitées, mais comme d’authentiques écrivains : un point commun autrement rare, une disqualification sociale d’autant plus certaine, puisqu’ils synthétisent à peu près l’exact opposé du milieu littéraire actuel.

Lire aussi : Patrice Jean : « Tout ce qui s’oppose à la modernité culturelle a ma sympathie »

À les lire, on constate qu’il existe bel et bien une réalité littéraire fantôme derrière les prix, les critiques des Inrocks ou de Libé et La Grande Librairie, institutions qui élaborent comme un gigantesque hologramme d’une vie littéraire artificielle et gouvernée par l’arnaque, le fric et l’idéologie, exploitant ce cadre immense défriché par la médiocrité générale. Foenkinos, Despentes ou Le Clézio : très peu pour eux. Mais les grands maudits comme Renaud Camus ou Richard Millet ; Muray l’irrégulier ; mais, dans leur génération, Olivier Maulin ou Matthieu Jung. À croire que derrière le smog mondain et le brouillard progressiste, les vrais lecteurs voient clair ; et sans doute que la position de ces écrivains, si elle les éloigne d’une reconnaissance facile et combien méritée (Lafourcade est totalement sous-estimé, et Jean rejoint lentement la visibilité qui lui revient), cette position, donc, accroît en revanche leur lucidité.

Une époque asséchée

Publiée quelques semaines après le tome V du journal de Richard Millet, la correspondance de Bruno Lafourcade et de Patrice Jean ajoute une perspective complémentaire sur l’état du monde littéraire français des années 2010, dont le premier se voit progressivement exclu et que les seconds peinent à conquérir, à une époque où les nervis censeurs sont journalistes ou écrivaillonnes, où les dévots enragés sont de gauche, où la compromission consiste à flatter les bas-instincts optimistes et inclusifs du lectorat, lequel, par perversion « hyper-démocratique » comme dirait Lafourcade, voudrait, en somme, que Goethe n’écrive que pour le flatter et consolider ses préjugés. Et au milieu de tout ça, des ronds-de-cuir nourris à Pif Gadget distribuent les subventions aux clones de la Bien-Pensance tandis que les derniers bastions de la résistance littéraire, comme les éditions du regretté Pierre-Guillaume de Roux, boudés par les libraires et les critiques, tombent en « redressement judiciaire ».

La revanche des fils

Hormis le portrait, sombre et impressionniste, du milieu, on trouve de grands morceaux de littérature, de critique, de sociologie sauvage et d’analyse de l’ère en cours, dans ces échanges étalés sur cinq ans. La complicité entre les écrivains et l’aspect de chronique à quatre mains ajoutent encore à la vivacité de l’ensemble, à son mordant, son brio et son humour cruel. « Nous avons été de mauvais fils parce que nous avons eu de mauvais pères, qui pissaient, comme Sartre, sur la tombe de Chateaubriand ; je pisserai sans remords sur la leur. » déclare Lafourcade. La postérité, à moins qu’elle ne vire totalement zombie, fleurira les leurs, de tombes, et ce sera d’après ces lettres qu’elle jugera notre époque.


LES MAUVAIS FILS (CORRESPONDANCE CHOISIE), Patrice Jean & Bruno Lafourcade, La Mouette de Minerve, 428 p., 21,90 €

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