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Carte noire pour Emmanuel Godo : les statues

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Publié le

3 décembre 2025

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

Dans les années 80, encore, on pouvait voir, assez facilement, la nuit, à Paris, certaines statues des parcs, des squares, des places et des coins de rue, descendre de leur socle et aller faire un tour dans les venelles oubliées, sur les quais de Seine, et même le long des boulevards. J’ai le souvenir un soir de décembre 84, après une soirée passablement arrosée où nous avions refait le monde, dans mon petit studio de la rue Jeanne d’Arc, mes amis Bruno, Raphaël et moi, d’une déambulation interminable qui m’avait amené, je ne sais comment, à me retrouver seul près du Luxembourg à quatre heures du matin. La nuit étoilée, la mémoire somnambule, l’esprit à moitié envolé, il y eut soudain près de moi, sorti de nulle part, le frou-frou d’une robe de taffetas. Je reconnus distinctement, malgré le marteau mal dissipé du Rhum arrangé, le visage de Marie Stuart. La conversation fut un peu brouillonne de mon côté, et du sien très raffinée, et parfaitement claire. Je bredouillais quelques sentences bien pesées sur la France mitterrandienne, elle me cita Plutarque et Cicéron avec la douceur qu’on prend toujours avec les agités. Elle me quitta à l’aurore pour retourner auprès de ses compagnes.

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Je ne sais pas, aujourd’hui, si j’invente le souvenir d’une main tiède et d’un baiser furtif mais je n’ai jamais oublié cette rencontre et le seul nom de Marie Stuart réveille en moi des battements de cœur d’une naïveté dont j’ai si honte que j’ai fini par la ranger dans cette armoire aux silences que nous portons tous au cœur. Bien sûr, les semaines qui suivirent, je revins plusieurs nuits d’affilée rôder autour des grilles du Jardin, dans l’espoir de revoir la reine d’Écosse et de France. Mais ce fut en vain. Il y eut bien, une nuit, ces deux silhouettes sortant de bosquets sous un rayon de lune, mais il fallut se résoudre : c’étaient Clémence Isaure réajustant sa robe et Gustave Flaubert mettant gaillardement les mains dans ses poches en sifflotant, un cigare aux lèvres, la bouche en o, l’air de la folie de Lucie de Lammermoor. Le huitième soir je m’en allais penaud quand, rue des Écoles, Montaigne me prit soudain le bras. Il avait défait sa fraise et portait au visage un air affligé. Il me montra son pied porte-bonheur, lustré par la main des badauds, des curieux, des touristes du monde entier. Il me parla comme à un vieil ami : « Ils sont vraiment d’une insondable bêtise. Les plus savants sont devenus les plus opiniâtres. Il n’y a plus rien à attendre d’eux : on ne les sauvera plus ». Il me raconta ses escapades nocturnes avec La Fontaine. Ses joutes plutôt rogues avec Dante. La fois où il faillit rester sur le Pont-Neuf, riant comme des enfants, avec Ronsard et le Vert-Galant. Brusquement, il me dit : « C’est la dernière nuit, nous arrêtons, l’époque est devenue incurable, on ne peut plus la hanter ». J’eus du mal, probablement, à cacher mon dépit. Il reprit sa place sur son fauteuil, réajusta sa collerette, et croisa de nouveau les jambes : « Tout est écrit, vous savez. Il suffit de lire et d’écouter ce qu’on a lu. »

Montaigne fut la dernière statue de ma vie que je croisai dans les nuits de Paris. Le phénomène était visiblement en voie de disparition. Dans mes enquêtes ultérieures, je ne glanai pas plus de trois ou quatre témoignages, et toujours sur le ton de la gêne ou de l’aveu douloureux. Raphaël prit un air de confessé repentant pour me parler de sa nuit inoubliable avec Balzac, près du cimetière Montparnasse. Une amie d’enfance avait croisé la tête de Zweig, rue Racine, ils avaient parlé jusqu’à l’aube du monde d’hier. Ce fut à peu près tout. Les statues avaient repris leur place, elles nous laisseraient seuls, désormais, au milieu du grand désert. On serait quelques-uns à les regarder en leur demandant – rien. Un signe. Un encouragement, peut-être.

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