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Casser les noix : les nuciculteurs français contre la mondialisation

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Publié le

24 novembre 2025

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Les fruits à coque : rien de mieux pour combler la faim ! Noix et noisettes sont très appréciables pour leurs qualités nutritives. Les noix sont riches en oméga-3 et les noisettes apportent de la vitamine E. Les fruits secs abaissent le niveau de cholestérol, protègent des accidents cardiaques et donnent une peau plus éclatante. Que du bonheur… Sauf pour les producteurs français de noix et de noisettes qui se battent pour leur survie contre une concurrence déloyale.
© Benjamin de Diesbach

La chasse aux noisettes est une madeleine de Proust. Qui n’a pas passé ses après-midi sous le noisetier à se gaver l’estomac ? Ah nature nourricière ! Tu couvais alors nos royaumes imaginaires. Les bonheurs d’enfants se constituaient alors de petits riens. On ne croyait pas au grand amour ni aux lendemains qui chantent, on croyait à la noisette. Désormais, les mioches au teint suiffeux n’ont plus la force d’écraser les coquilles. À peine l’énergie de balayer leurs doigts sur la dalle baveuse de leurs mobiles. Avec de telles loches, l’avenir des producteurs est en grave péril.

Quatrième consommateur mondial de noisettes, la France ne récolte que 10% de ses besoins. Les 350 exploitations situées en majorité dans le Sud-Ouest dégagent 10 000 tonnes de noisettes par an. Pour le reste, il faut compter sur les exportations : 24% proviennent des pays de la CEE (Italie, Espagne) et 70% sont issues du mastodonte de la production mondiale : la Turquie. En 2023, la production mondiale était de 1,2 million de tonnes. 800 000 tonnes émanaient de la sueur des Ottomans. Suivaient de loin l’Italie avec 110 000 tonnes puis les États-Unis avec 77 000 tonnes, et le Chili avec 65 000 tonnes.

Made in France en danger

Pour la défense du « made in France », ce n’est pas gagné ! Car le marché de la noisette se scinde en deux. L’écrasante majorité des ventes en France concerne les noisettes décortiquées (sans coque). La vente directe aux particuliers de noisettes en coque est résiduelle. L’industrie agroalimentaire, pourvoyeuse de produits transformés, est la première cliente des vergers français. Sous la forme de farine ou de poudre, la noisette est largement utilisée pour la fabrication de pâte à tartiner. La marque Ferrero pour la fabrication du Nutella achète un quart de la production mondiale. Le besoin est si considérable que les productions françaises et italiennes se révèlent insuffisantes. Pour pallier ce manque, les industriels se fournissent à l’extérieur de la CEE. Dans les produits transformés, il est matériellement impossible aux consommateurs de vérifier la provenance des noisettes. Ainsi dans sa consommation, il ne peut pas favoriser une origine plutôt qu’une autre.

À Montlauzun dans le département du Lot, le couple Marie et Dominique Devillers possède un verger de trente hectares. Sur cette terre, il récolte chaque année cinq catégories de noisettes. « J’ai travaillé pendant trois décennies dans l’industrie. Je voulais entamer une reconversion professionnelle. En 2022, j’ai repris cette exploitation agricole dans le Quercy Blanc », explique Dominique Devillers. « J’ai choisi la culture de la noisette pour deux raisons. La première est la faiblesse de l’offre française sur le marché. La seconde est l’importance de la mécanisation du métier. Contrairement à d’autres cultures arboricoles comme la pomme par exemple, la noisette n’a pas besoin de main-d’œuvre. Le ramassage, le nettoyage et le décorticage s’effectuent avec des machines. Ayant travaillé dans l’industrie, je m’étais déjà confronté à l’absence de main-d’œuvre. Aujourd’hui, les gens en France ne sont plus disposés à travailler physiquement. Dans ma nouvelle activité, je voulais être autonome vis-à-vis de la main-d’œuvre. »

Depuis la reprise du verger en 2022, le couple Devillers a créé deux marques : Quercy’Noise et Nois’Retz. Pour renforcer leurs marques, ils se sont diversifiés. Outre la noisette en coque, ils produisent aujourd’hui de la noisette décortiquée (nature ou grillée) de la poudre (utilisée en pâtisserie) de l’huile et de la farine. Farine qui est très appréciée car elle est sans gluten.

Quand les insectes attaquent

Pour les 350 exploitations françaises, les perspectives de développement seraient prometteuses sans l’existence des ravageurs. Deux insectes s’attaquent aujourd’hui à la noisette : le balanin et la punaise diabolique. La seule solution face à ses ravageurs réside dans la chimie. « Dans ce combat, nous sommes affaiblis par les normes européennes », explique Dominique Devillers « 464 molécules phytosanitaires sont interdites en Europe, contre seulement 212 en Turquie et seulement 102 aux États-Unis. C’est encore pire au niveau national. En France, certains insecticides sont interdits d’utilisation alors qu’ils sont autorisés en Italie et en Espagne. »

Les producteurs français sont pris dans un étau. D’un côté, ils se battent contre des pays où le coût de la main-d’œuvre est modique. En Turquie, les réfugiés syriens ramassent manuellement les noisettes pour 2 euros de la journée dans les vergers. De l’autre, ils subissent la disparition des tarifs douaniers, avec les accords de libre-échange (Mercosur) signés par la Commission européenne. Du pain bénit pour la concurrence !

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Même constat dans la nuciculture. Si la France est le premier producteur de noix de l’Union européenne, elle n’occupe que le dixième rang au niveau mondial. Sur une production de 3 millions de tonnes, la France produit 40 000 tonnes. Elle se situe loin derrière la Chine (1 million), les États-Unis (790 000), L’Iran (350 000), la Turquie (230 000) et le Chili (170 000).

La majorité de la production française s’effectue principalement autour des deux AOP (appellation d’origine contrôlée) : la Noix de Périgord (Dordogne, Lot, Corrèze, Charente) et la Noix de Grenoble (Isère, Drôme). L’Italie demeure la première destination de la production française, viennent ensuite l’Espagne et l’Allemagne. Cette forte demande au sein de l’Europe fait de la France le premier exportateur de noix de la CEE. Une manne financière pour l’État qui risque de s’amoindrir avec les accords du Mercosur. La production chilienne qui a connu une croissance de 20 % depuis 2024 va inonder le marché européen.

Le Mercosur nous casse les noix

« Les accords du Mercosur et les négociations commerciales avec les États-Unis suppriment totalement les droits de douane pour les fruits à coque. Comment va-t-on vivre ? », s’insurge Thierry Joinnault, nuciculteur à Étais-la-Sauvin (Yonne). Une bien mauvaise nouvelle pour cet agriculteur bourguignon qui pensait avoir trouvé dans la culture de la noix un moyen d’accroître ses revenus. En effet, suite à une très mauvaise récolte céréalière en 2017, il avait décidé de se diversifier. Pourquoi pas la noix ? Thierry Joinnault et huit autres céréaliers de la région étaient partis suivre une formation dans le Sud. Ensuite, ils plantèrent 62 hectares de noyers.

« Pour éviter la concurrence des gros producteurs, nous nous sommes spécialisés dans les noix décortiquées, c’est-à-dire les cerneaux. Ces derniers sont vendus entiers aux particuliers comme apéritif. Les noix brisées sont quant à elles vendues aux boulangers et aux pâtissiers. Enfin, les fruits tachés sont broyés pour faire de l’huile. »

Le positionnement sur un marché haut de gamme semble être une garantie de survie. « Les exploitations de 50 à 80 hectares vont souffrir », remarque Sylvain Chambon du domaine de Vielcroze. « Il y a trois ans, les coopératives payaient 3,20 euros le kilo de noix en coque, aujourd’hui elles payent 1,50 euro. Pour passer entre les gouttes, il vaut mieux être petit et diversifié. » À 28 ans, Sylvain Gambon a déjà accumulé dix ans d’expérience sur le domaine familial situé à Castelnaud-la-Chapelle (Dordogne). Emblème du terroir périgourdin, le domaine de Vielcroze perpétue le savoir-faire de l’huile de noix. Un savoir-faire reconnu et récompensé par douze médailles du concours général agricole (sept en or et cinq en argent). 

En dépit d’une conjoncture difficile, le domaine bénéficie du patrimoine historique de la région. Chaque année, 15 000 touristes s’arrêtent à Castelnaud pour visiter le musée du domaine. « Le Périgord étant réputé pour sa gastronomie, nous avons décidé d’ouvrir un restaurant, indique Sylvain Chambon, afin de montrer comment utiliser notre huile de noix. »

Que ce soit pour l’apéritif ou pour déguster un fromage, la noix est un produit d’exception des terroirs français. Nuciculteur de 30 ans dans la Drôme, Charlélie Marce consacre sa vie à la noix bio. « J’ai repris le domaine l’Hermiton à mon père qui fut un précurseur du bio dans la vallée de la Diois », précise Charlélie. « Pour protéger les sols des effets délétères d’une exposition directe au gel et aux rayons du soleil, nous pratiquons l’enherbement dans les rangs de noyer. Dans cette couverture végétale, le trèfle capte l’azote qui nourrit le sol. Au printemps, les bêtes de nos voisins viennent paître dans les rangs. »

Au domaine de l’Hermiton, la mécanisation va de pair avec la main de l’homme. Une fois tombées, les noix sont ramassées à la machine, puis lavées à l’eau de source. Une fois séchées, elles sont triées et calibrées manuellement. À l’heure de l’intelligence artificielle et du post-humanisme, sur les collines de la Drôme et du Périgord, bat encore le cœur de l’homme !

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