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Charlie Hebdo, 10 ans après

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Publié le

6 janvier 2025

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Il y a dix ans, les frères Kouachi ouvraient l’année sous le signe de la terreur islamiste, en décimant la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo. Dix ans plus tard, rien n’a vraiment changé, bien au contraire. La presse alignée en est même à célébrer l’arrivée au pouvoir d’un djihadiste en Syrie… Attention, il s’agit d’un « djihadiste modéré », nous dit-on. Ouf, alors tout va bien. 10 ans après, la « crise religieuse » dont parlait Emmanuel Todd semble loin, tant l’islam politique s’est intégré dans nos mœurs, dans nos écoles – et plus seulement dans nos faits divers tragiques. Petit retour sur les faits – et sur les traces profondes qu’ils ont laissées dans la société française.
© Benjamin de Diesbach

« Esprit du 11 janvier », où es-tu ? Il fallait voir cette France mobilisée, ces millions de Français réunis autour d’une cause commune, à la fois endeuillés et révoltés, suite au massacre de la rue Nicolas-Appert, siège de la rédaction de Charlie Hebdo. Un événement à marquer d’une pierre tombale – et qui restera le symbole de la mandature de François Hollande, autant que d’une France désormais incapable de faire face à un islamisme radical de plus en plus décomplexé. Une France sécularisée qui n’aura plus d’autre choix que de brandir, face à l’islamisme, des exemplaires de Charlie Hebdo – le blasphème étant devenu religion. Ah, il fallait la voir cette cohorte, dans laquelle marchaient côte à côte Netanyahou, Ali Bongo, Viktor Orbán et Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères. Drôle de coalition pacifiste, tentant vainement de susciter quelque chose comme un « esprit occidental » dont le fer de lance serait… quoi au juste ? Le dessin de presse ? Le blasphème ? L’humour potache de Charlie, descendant contrarié de l’esprit anar des fondateurs de Hara-Kiri ? Aujourd’hui, que reste-t-il de l’esprit du 11 janvier ? On serait tenté de dire « pas grand-chose ». Quant à la laïcité, qui n’a jamais été autre chose, initialement, qu’un concept chrétien, elle n’est plus aujourd’hui qu’une vieille rengaine, un vieux slogan brandi cycliquement par la République pour justifier son incurie.

Cadavre sous perfusion

En cette année 2015, Charlie Hebdo est un journal mourant. Comme beaucoup de périodiques, il vivote sur sa réputation et grâce à un socle d’irréductibles abonnés. Son rédacteur en chef, Stéphane Charbonnier, qui signe ses dessins Charb, est à la recherche de subsides et frappe à toutes les portes – y compris à celles de Qataris ou d’Émiratis, murmure-t-on. Il faut dire que Charlie Hebdo ne comporte aucune publicité et qu’il ne bénéficie pas, à ce titre, de l’aide accordée aux journaux à faibles ressources publicitaires. Cependant, à la différence d’autres titres, il peut espérer parfois tirer son épingle du jeu en provoquant quelques bad buzz (pas sûr qu’en 2015, l’expression soit aussi courante, on parlait encore candidement de « polémiques »). Et les dessinateurs de Charlie ne se privent pas de multiplier les Unes tour à tour graveleuses ou violemment antireligieuses. Charlie Hebdo est le lointain descendant d’Hara-Kiri, mais aussi de La Grosse Bertha, qui alignent tous les deux procès et scandales, notamment chez les catholiques qui sont logiquement les moins épargnés. Quant aux quelques gardiens de chapelle que sont Cavanna, Cabu ou Siné (qui finira évincé en 2008 par Philippe Val pour antisémitisme, mais c’est une autre histoire…), ils assurent ce qu’il faut d’irrévérence. Malheureusement, c’est depuis longtemps une irrévérence qui ne fait plus mouche, faute de reconnaître son époque.

La plupart des dessinateurs de Charlie sont des enfants des années 70, enfermés depuis trop longtemps dans leur tour d’ivoire parisienne, dans un logiciel de gauche qui n’a plus cours depuis longtemps

La plupart des dessinateurs de Charlie sont des enfants des années 70, enfermés depuis trop longtemps dans leur tour d’ivoire parisienne, dans un logiciel de gauche qui n’a plus cours depuis longtemps : la preuve, la plupart dessinent encore les « riches » comme le faisaient les cartoonists au début du XXesiècle, les représentant comme des types obèses avec des hauts-de-forme, alors qu’il leur suffirait d’ouvrir les yeux pour s’apercevoir que le summum du « riche » dans les années 2000, ce serait plutôt… eux : des quarantenaires sveltes grâce à une alimentation équilibrée, Parisiens, cultivés, mondains pour la plupart et proches des sphères du pouvoir. C’est sans doute une des raisons pour laquelle les classes populaires ne s’intéressent plus à Charlie depuis longtemps : trop déconnecté du réel, trop voûté sur leur moraline. Le fameux « beauf » de Cabu, d’ailleurs, caricature de bistrotier poujadiste sous Pompidou, a lui aussi depuis longtemps été remplacé par son équivalent moderne, le beauf de la télé-réalité, tatoué et souvent cosmopolite, aux idées plutôt progressistes. Encore un changement sociétal profond que la rédaction de Charlie fait semblant de ne pas comprendre – ce serait dommage de revoir tout son catalogue de figures politiques préconçues.

Une rentrée littéraire sous pression

D’ailleurs, Charlie est déjà dans sa deuxième vie, puisqu’il a disparu une première fois en 1982, faute de lecteurs. Est-il pertinent d’être encore « bouffeur de curé » lorsque les églises se vident ? Pas de problème, la rédaction s’adapte, s’inscrivant dans une généalogie précise, celle de la fin de l’Europe des Lumières et qui pourrait commencer en 2002 aux Pays-Bas, lorsque le candidat aux législatives Pim Fortuyn est abattu en pleine rue pour ses prises de position anti-immigration, par un forcené d’extrême gauche qui prétend « défendre les musulmans ». Les Pays-Bas, nation qui cumule les avant-gardes de toute sorte et malheureusement celle de l’entrisme salafiste, puisque le réalisateur Theo Van Gogh ne tarde pas à suivre, abattu deux ans plus tard pour un film qui dénonce la soumission des femmes dans l’islam. Un silence de mort retombe sur la vieille Europe après ce double attentat, que viendra briser la publication en 2006 d’une salve de caricatures pointant l’autocensure des dessinateurs de presse lorsqu’il s’agit d’évoquer l’islam. En couverture du quotidien conservateur Jyllands-Posten, le visage de Mahomet surmonté d’une bombe fait scandale et son auteur Kurt Westergaard reçoit de multiples menaces de mort. Pour défendre la liberté de la presse L’Express, décide de publier les caricatures, suivi de Charlie Hebdo auxquelles ils ajoutent les leurs et qui publie dans la foulée le Manifeste des douze, sous la houlette de Philippe Val, alors directeur de la rédaction. Le début d’une longue série d’inimitiés pour l’hebdomadaire, qui culminera avec le procès intenté par la Grande Mosquée en 2007, et une tentative d’incendie de leurs locaux en 2011.

Lire aussi : Éditorial d’Arthur de Watrigant : Charlie malgré nous

S’attaquer aux « barbus », comme ils disent, est presque devenu un sacerdoce… Mais attention : pas question pour autant de s’arrêter de pointer du doigt les « racistes  »et les conservateurs qui vilipendent la présence des musulmans en France, au risque de provoquer une dissonance cognitive… Ce 7 janvier, justement, la Une prouve une nouvelle fois leur aptitude aux contorsions idéologiques : c’est Michel Houellebecq qui est visé, croqué par Luz en prophète de malheur pour son roman Soumission qui phagocyte déjà la rentrée littéraire. Si Houellebecq fut un temps adoubé par une certaine gauche libertaire, le basset artésien des lettres françaises ne trouve plus grâce aux yeux de la grande bourgeoisie de gauche, depuis ses sorties sur l’islam dans Plateforme et ses accointances affichées avec quelques infréquentables. Pour Charlie, il devient même l’emblème d’une droitisation des comportements qui se drape dans la littérature. D’ailleurs, Charb vient tout juste de mettre le point final à un essai qu’il prépare, en guise de clarification (peut-être pour lui-même) : Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, un titre qui laisse peu de place à l’imagination – et même à toute nuance politique. Mais Charb refuse la nuance : comme tous les petits soldats de la bien-pensance, il est persuadé d’être la voix de la raison, voire du Bien, persuadé que sa plume est brandie à la fois contre les méchantes religions coercitives et contre les horribles racistes qui préparent le retour – sans cesse repoussé – de la « peste brune ».

La France en Hollandie

Rappelez-vous : la France de 2015, c’est presque un autre monde. Si loin, si proche. Menée d’une main molle – mais vaguement paternaliste – par François Hollande, outsider en chef, devenu la risée de l’opinion après l’affaire Julie Gayet – puis la publication de Merci pour ce moment par Valérie Trierweiler, une gifle à retardement qui truste les meilleures places en librairie. La Famille Bélier, niaise bluette qui starifie la chanteuse Louane… un succès massif qui montre une certaine morosité des Français, l’envie de se replier sur des valeurs protectrices – dont la bonne tête épaisse et hirsute de François Damiens serait le vecteur, comme un antidote au visage lisse du technocrate Hollande. Quant à Sarkozy il n’a jamais été en aussi mauvaise posture, plongé jusqu’au cou dans les « indignités » – Bygmalion et Azibert en tête. En décembre, le ministre de l’Économie, un certain Emmanuel Macron, vient de faire passer au forceps une loi en faveur de la « croissance » – tentative pour libéraliser dans les largeurs ce qui reste du Code du travail. En bref, tout allait plutôt bien en Hollandie, si ce n’était ces fréquentes alertes qui inquiètent le Premier ministre, Manuel Valls, et son ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve : l’intégrisme islamiste, porté par la création de l’État islamique sur les ruines encore fumantes de l’Irak, s’invite régulièrement dans l’actualité, et surtout dans les quartiers, ces fameux territoires de la République qui vivent d’assistanat pusillanime, de trafic de drogue… et se rêvent une vie spirituelle à travers les prêches d’imams revanchards.

La publication des caricatures d’un journal danois par Charlie Hebdo, en signe de solidarité, crée ainsi un précédent, et toute la rédaction est mise sous protection policière après un incendie criminel survenu dans les rues de leurs locaux

La publication des caricatures d’un journal danois par Charlie Hebdo, en signe de solidarité, crée ainsi un précédent, et toute la rédaction est mise sous protection policière après un incendie criminel survenu dans les rues de leurs locaux, dans le XXe arrondissement. Chez Charlie, on résiste, « on ne se couche jamais », dira Charb, physique de moine, dans un documentaire diffusé sur France 5 peu de temps avant les attentats. Ce que ne comprennent malheureusement pas les dessinateurs de Charlie, c’est que le monde a changé, le djihadisme même a changé, il n’est plus l’apanage de quelques mollahs dans leur désert, il s’invite dans les chambres des adolescents français via les réseaux sociaux, il est devenu cool, par la grâce d’une réaction épidermique au progressisme ambiant, devenu religion d’État. Pas évident pour des enfants de Mai 68, de comprendre que dans l’esprit de certains jeunes, la burqa remplace la veste en cuir et les chaînes des loubards des années 80. Les dessins de Charlie Hebdo sont désormais accessibles en quelques clics au monde entier, et donc au monde musulman qui découvre son existence avec stupéfaction.

Mercredi noir

En 2013, la publication officielle d’Al Qaeda, Inspire, lance officiellement une fatwa contre Charb. Fatwa que les frères Kouachi, deux Français d’origine algérienne fanatisés via la fameuse « filière de la Butte Chaumont », appliqueront à la lettre ce 7 janvier 2015, en débarquant en pleine conférence de rédaction – abattant à la kalachnikov dix dessinateurs et journalistes de l’hebdomadaire, dont les emblématiques Charb, Tignous, Cabu, Wolinski, Honoré… Un massacre qui se poursuivra dans la rue avec les meurtres de deux policiers, dont l’un abattu de sang-froid alors qu’il était au sol. Les images captées par un habitant de l’immeuble resteront longtemps gravées dans les mémoires : Chérif Kouachi exécutant une petite foulée vers l’officier de police, sans même ralentir pour lui tirer froidement une balle dans la tête. Deux jours plus tard, alors que les cadavres sont à peine refroidis, l’horreur se répète dans la banlieue sud : un autre terroriste, Amedy Coulibaly, abat dans le dos une policière à Montrouge, avant de s’enfermer dans une supérette Hyper Casher où il prend employés et clients en otage. Le RAID parvient à éviter le pire. Bilan: 5 morts, dont le terroriste. Un ultime déchaînement de violence qui clôt une semaine sanglante.

L’hommage viral, avant le silence

Seulement quelques heures après la tuerie de Charlie Hebdo, un directeur artistique de 37 ans, Joachim Roncin, publie sur son fil Facebook ces trois mots : « Je suis Charlie ». Une authentique compassion qui se transforme peu à peu en coup de génie publicitaire. La phrase devient tagline, slogan, puis mantra. Alors que la chasse à l’homme fait rage, « Je suis Charlie  » se porte déjà comme un étendard. Le blasphème sanctuarisé devient une nouvelle religion, une religion « apophatique  » serait-on tenté de dire, c’est-à-dire qui se dit avant tout par le négatif, et qui aura la lourde de charge de remplacer le vide spirituel laissé par le catholicisme, ce catholicisme qui a été crucifié sur l’autel du prométhéisme jacobin, bien avant les frères Kouachi et leurs sourates vomies en chœur sur leurs victimes. Le manifestant type du 11 janvier, fera remarquer le sociologue Emmanuel Todd, est à ce titre un pur « catholique zombie ». Raison pour laquelle, dix ans après, ce mantra ne suscite plus grand-chose, plus aucun engouement – à part un silence poli ou quelques ricanements entendus. Et qui nous dit : en dix ans, qu’est-ce que la France a raté, pour laisser un tel silence s’installer ?

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