Les croisades sont aujourd’hui présentées comme une première guerre de colonisation, une offensive antimusulmane et une crise d’intolérance…
Ces poncifs sont, en effet, fréquents. Ils plaquent une vision contemporaine des rapports entre l’Occident et l’Orient sur la croisade médiévale, qui répondait à d’autres impératifs que la conquête coloniale ou l’islamophobie. Le pèlerinage – en l’occurrence à Jérusalem – est profondément enraciné dans les pratiques religieuses des XIIe et XIIIe siècles. La croisade en est un, certes bien particulier, puisqu’il se fait en armes, ce qui tranche sur la tradition du voyage pacifique vers un sanctuaire. Or, si les croisés se disent des « pèlerins », l’un de leurs buts est précisément que les chrétiens puissent circuler librement jusqu’à Jérusalem. Dans le sermon qui, à Clermont, en 1095, a lancé la première croisade, Urbain II met en avant aussi la volonté d’empêcher les massacres ou les abus (qu’ils soient exagérés ou non) dont les musulmans se seraient rendus coupables sur les chrétiens orientaux. Si les croisades génèrent des violences, propres à l’époque, il n’y a aucune volonté de lutter contre l’islam en soi, très peu connu encore en Occident.
Il n’y a aucune volonté de convertir les musulmans ?
L’évangélisation est inhérente au christianisme selon l’exemple du Christ et des Apôtres. C’est aussi une religion qui défend la liberté de conscience, même si un tel concept est trop moderne pour qu’on puisse l’employer sans nuances dans le contexte médiéval. Quoi qu’il en soit, le droit canonique interdit le baptême forcé. Au Moyen Âge, on ne convertit pas par les armes, c’est important de le rappeler ! La présence des Latins en Terre sainte a poussé certains religieux, surtout franciscains et dominicains, à lire le Coran et à apprendre l’arabe en vue de la mission adressée aux musulmans.
Quel événement déclenche les croisades ?
Au regard de nos catégories actuelles, cela reste mystérieux. Outre l’aspect religieux, il faut insister sur la mentalité chevaleresque et, avec elle, la soif d’accomplir des exploits militaires. Dans son sermon, Urbain II affirme qu’il faut trouver un exutoire à la violence des chevaliers au bénéfice des chrétiens d’Orient. Quelques mois auparavant, à Plaisance, en Italie, des ambassadeurs de l’empereur de Byzance ont demandé au pape de lui envoyer des mercenaires pour reconquérir les territoires d’Anatolie récemment occupés par les Turcs. La croisade est en partie fondée sur ce malentendu parce que l’empereur, grec et orthodoxe, pense que les croisés – catholiques et latins – lui remettront leurs conquêtes. De fait, sous prétexte du faible appui de Byzance, les croisés fonderont leurs propres États indépendants en Terre sainte.
Quelle évolution peut-on noter entre les premières et les dernières croisades ?
Après l’effet surprise de la première croisade, les Turcs ont appris à s’armer contre leur nouvel ennemi. Ils ont abandonné la cavalerie légère, utilisant un armement défensif lourd, des cottes de mailles et des hauberts plus efficaces, à l’imitation des chevaliers occidentaux. Au début, les croisés ont su jouer sur les divisions entre Turcs et Arabes ou sunnites et chiites. Toutefois, avec Saladin, les musulmans dépassent leurs divisions. Ils insistent sur l’idée du jihad et ils font de Jérusalem et de la mosquée al-Aqsa un lieu de mémoire identitaire. Au XIVe siècle, l’Europe subit une forte crise démographique, arrêtant son expansion conquérante.
L’historien militaire Victor Davis Hanson rappelle que les croisades demeurent un exploit technique et militaire dont on a peine à prendre la mesure aujourd’hui…
Combattre aussi loin de ses bases et de ses sources de ravitaillement, au cœur d’un territoire hostile, obtenant des victoires dans un rapport de force complètement disproportionné, relève effectivement de l’exploit ! Il faut aussi considérer que lorsqu’un petit groupe lutte, en infériorité numérique, avec un idéal religieux très fort et soudé autour d’un chef, cet éloignement peut paradoxalement se révéler un atout.
Les croisades nous rappellent la rivalité entre deux civilisations, la chrétienne et la musulmane, mais ne représentent-elles pas également le moment d’un choc fertile entre elles ?
Au bout de deux générations, les Latins qui s’installent en Terre sainte épousent des chrétiennes orientales ou des musulmanes converties. Ils apprennent l’arabe, s’adaptent au climat, à la nourriture locale, à la construction et à l’habillement, si bien que les voyageurs européens qui les découvrent les trouvent étonnamment proches des musulmans ! Il y a véritablement eu des transferts culturels entre musulmans et chrétiens.
Justement, on a souvent représenté les chrétiens de l’époque comme des barbares face à un monde islamique beaucoup plus civilisé. Étant donné la réhabilitation récente du Moyen Âge occidental, cette vision s’est- elle quelque peu rééquilibrée ?
L’Orient possède indéniablement des atouts : civilisation urbaine, réseaux commerciaux, supériorité de la médecine, diffusion du papier, réception d’Aristote… Quant à elle, l’aristocratie guerrière occidentale, avec son goût de l’aventure, présente une curiosité pour l’autre. L’image de l’Occidental barbare, cruel et sale, appartient largement à une propagande de guerre, aux termes de laquelle l’affirmation de l’identité arabe et musulmane se forge au miroir de l’autre.
Il y a d’abord eu une légende dorée des croisades : Churchill faisait référence aux croisés pour faire l’éloge la Royal Air Force. Quand a-t-elle cessé ?
La légende dorée est concomitante à l’expansion occidentale du XIXe siècle. Convaincus alors de la mission civilisatrice et bienfaisante du colonialisme, les intellectuels font un parallèle avec les Francs du XIe siècle. De nos jours, en revanche, le discours dominant est anticolonial. La croisade est mal vue et sa légende noire se diffuse, tandis que, dans l’après-68, la supériorité des modèles européens est remise en cause.
Lire aussi : L’appel d’Urbain II : et l’Occident prit la croix
Aujourd’hui, les islamistes appellent les Occidentaux des « croisés », ce qui nous paraît absurde pour désigner l’occident déchristianisé. Pourquoi ce souvenir revêt-il une telle importance dans le monde musulman ?
Le jihad a été une riposte aux croisades. À partir des années 50, Saladin est utilisé par le panarabisme. Naser ou Sadam Hussein ont été ainsi identifiés au sultan kurde. L’idée se développe de la croisade en première colonisation occidentale s’opposant à la liberté et à la grandeur de l’islam. Dans Les Croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf (actuel secrétaire perpétuel de l’Académie française, ndlr) insiste sur les « longs siècles de décadence et d’obscurantisme » qu’entraînent les croisades pour « le monde musulman [qui] se recroqueville sur lui-même, […] devenu frileux, défensif, intolérant, stérile ». De fait, ce ne sont pas les croisades elles-mêmes qui ont arrêté le progrès du Proche- Orient. Le phénomène est bien plus complexe.
Les croisades auraient créé dans le monde arabe un réel traumatisme ?
Peut-être, mais a posteriori, par la réutilisation, plusieurs siècles après leur déroulement, pour justifier des événements contemporains. Pour l’ensemble du monde arabe, les croisades restent un épiphénomène, limité à la Syrie- Palestine ou à l’Égypte, seulement pendant deux siècles.
Comparé à ce que l’empire ottoman a fait subir à ses voisins, c’est vrai que c’est un choc tout de même dérisoire…
Tout à fait. Et dans l’histoire arabe, quand les Mongols prennent, par exemple, la capitale califale de Bagdad, en 1258, c’est une tout autre histoire…

DIX IDÉES REÇUES SUR LE MOYEN ÂGE, MARTIN AURELL, JC Lattès, 216 p., 19,90 €





