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Dans les couloirs du temps : l’assiette patronymique

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Publié le

3 décembre 2025

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Du Roi Soleil aux amateurs du xixe siècle, la passion française pour l’objet n’a cessé de mêler grandeur et profondeur. Chaque mois, L’Incorrect vous propose une promenade dans les couloirs du temps.
© Aguttes

Il faut imaginer la Loire au xviiie siècle : bruissante, affairée, couverte de chalands, de barques et autres « toues » comme d’un peuple nomade. Le fleuve n’était pas seulement une voie d’eau, mais une artère vivante, palpitante, où chaque cri, chaque voile, chaque courant portait un éclat de vie. Les mariniers, hâbleurs et robustes, y transportaient tout ce que la France produisait de solide et de fragile — le vin, le bois, le sel… et la faïence. Car Nevers, nichée au creux du fleuve, n’envoyait pas seulement des marchandises : elle expédiait des symboles.

Et parmi ces trésors, les fameuses assiettes que peut-être certains d’entre vous connaissent : assiettes véritablement symboliques puisqu’inutiles, celles que l’usage a qualifiées de « patronymiques ». Ces disques de faïence, peints à la main en camaïeu ou en couleurs vives, portaient un adage, un emblème ou un prénom – celui d’une épouse, d’un enfant, parfois du marin lui-même. Faire-part de céramique, beaux objets d’une occasion singulière, ils racontaient la tendresse et la mémoire. On les commanda, on les échangea, on les transporta dans les cales aux côtés des tonneaux et des sacs de farine. Chaque assiette, en somme, voyageait avant même d’être suspendue pour toujours dans la contemplation de celui qui la considère.

Les mariniers de Loire, fiers navigateurs d’eau douce, furent les premiers ambassadeurs de ces objets. Ils chargeaient à Nevers les lots de vaisselle, les proposaient de port en port, et souvent, entre deux traversées, en commandaient pour leur propre foyer. L’un faisait inscrire son nom, celui de son épouse ; un autre voulait son saint patron ; un troisième – visiblement fâché avec le beau sexe – se contentait d’une phrase choisie : « Ce que Diable ne peut, femme le fait ! » Ces assiettes disent l’esprit d’un temps : une pointe d’ironie, un sens du verbe, une humanité encore tranquille.

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Peu à peu, ces assiettes quittèrent les bateaux pour entrer dans les buffets ou orner les murs des maisons. Les mariniers avaient diffusé l’idée, et les notables s’en emparèrent ! Ainsi les curés furent-ils mis à l’honneur dans leur ministère sur ces assiettes, à l’aube d’une Révolution terrible qui cherchera à les briser. Michel Doguereau, huissier de Marcé (Maine-et-Loire), se fit peindre sur une de ces assiettes, accompagné d’un chien dogue : on y voit à la fois une subtile évocation de son patronyme et le zèle professionnel que nous lui supposons volontiers !

À travers ces objets, se dessine une société heureuse, pleine d’humour, assidue aux sacrements et amoureuse du sacré. La Révolution va s’emparer de ces sujets et les « assiettes révolutionnaires » se substitueront aux assiettes patronymiques, avec la violence qui caractérise cette funeste période. Mais, sous les éclats de glaive et de slogans, survivra toujours quelque chose de plus doux : la trace d’un pinceau, un nom, un cœur naïvement peint sur la faïence mais sincèrement offert.

Alors, en observant l’assiette patronymique que vous connaissez – vous en connaissez au moins une – pensez aux mariniers, à Nevers, à la Loire. Son éclat n’est pas seulement celui de l’émail : c’est celui d’une mémoire. Oui, une simple assiette de Nevers est un fragment d’histoire de notre beau pays, celui où les voituriers par eau faisaient voguer la tendresse sur la Loire, à fond plat, comme un cœur tranquille sur un fleuve tourmenté mais éternel.

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