Un week-end romain m’a rappelé de grandes vérités sur l’art. Dans la ville éternelle, les formes originelles de notre culture, arrachées au bloc miraculeux de l’ancienne Grèce, ont des allures flagrantes. Les métros et les bus, à la robe pourpre siglée SPQR, glissaient devant nous, comme pour disperser encore dans l’agglomération les signaux du plus grand empire passé. Les dômes se reflétaient sur nos lunettes noires. Nous arpentions des sols brillants où le marbre se mêle au porphyre, comme d’un quartier à l’autre, la gloire antique se cogne aux splendeurs papales. Nous savourions des cafés plus forts et ces vacances anticipées me donnaient le goût d’un édito anticipant les vacances : un certain recul, de nouvelles mises au point.
La manière dont les couleurs, les arrêtes, les coupes gagnaient ici en intensité et en frontalité finit par me rappeler l’élan sous-jacent. Celui d’une vitalité éclatante et d’un instinct de domination qui expliquaient tout le reste : l’empire, sa gloire, cette spectaculaire prise de possession du monde et, dans ce but, une rationalité ardente et martiale, comme une serre plantant des griffes acérées dans le dos du jeune univers humain afin de lui donner une forme. Cette volonté farouche, implacable, qui s’était imposée durant des siècles de l’Atlantique à la mer rouge, on en sentait encore les répliques. Et l’art s’associait ici naturellement à cette logique. Il était la manifestation esthétique de cet exploit. On imposait au marbre le plus dur la forme des idées les plus hautes, comme on avait imposé la loi romaine à la matière humaine éparse.
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Buvant un Spritz devant une fontaine du Bernin, je considérais la grâce spectaculaire déployée ici dans le tour de force, jugeant que la Rome baroque n’avait jamais renié l’antique, mais l’avait sublimée quand les papes avaient succédé aux Césars, ceux-là aussi soucieux que ceux-ci d’exposer frontalement le gage de leur autorité : sa faculté à reformuler le monde d’une manière supérieure. Oui, me disais-je, l’œil ardent dans nos replis climatisés, l’art tient à cette prise de possession, de soi et du monde ; il est volonté de domination tout autant qu’offrande. Et cette volonté est saine, elle est le mouvement de la vie qui s’érige contre celle qui se contente de ramper, ajoutai-je en m’affalant pourtant dans un sofa. Les néomarxistes ont décidément beaucoup fait contre la beauté de l’instinct vital, eux qui ne saluent jamais la prouesse et résument toujours la force à son abus.
L’avion qui nous ramenait à Paris, comme il suivait la course du soleil, éternisait son crépuscule. Il survola la mer puis les neiges éternelles. Nous ne vivions plus sous l’orbe de cette raison en acte, songeais-je, dans un ordre héroïque et sacré, mais selon une raison gestionnaire – plus ou moins opérante, d’où notre demi-heure de retard. Le concept abstrait, le flux divertissant, le document humain fabriquaient des communions relatives dans un monde post-national rongé par le virtuel. La nuit tomba, que le vol avait si longtemps retenue, et un taxi nous emporta dans ces banlieues interchangeables qui cernent maintenant les villes du monde globalisé. La médiocrité plastique de notre époque m’avait, très jeune, rendu dubitatif à son égard. Mais il était vrai aussi que, désormais, un selfie réussi concentrait l’essentiel des aspirations esthétiques du citoyen de l’Europe de Bruxelles.
D’avoir délégué l’ordonnancement du monde aux machines et aux marchés comporte de gros inconvénients quant au sens et à l’allure des choses. À l’ordre conquis sur soi et l’univers, on a substitué la société de contrôle. Laquelle n’a pas besoin de justification esthétique ; seulement de zombifier ses administrés. Profitons donc de la pause estivale pour nous ranimer et souvenons-nous des leçons du génie romain, car ce n’est pas la vague anarchie promue par les chanteuses pour ados qui nous déploiera au sein de cette cage de verre mais, au contraire, un ordre vivant, animé d’une volonté farouche, avec la beauté pour enseigne.
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