Clap de fin. Cannes a remballé son tapis rouge. Cristian Mungiu a récupéré sa deuxième Palme d’or, et James Gray, une fois encore, est rentré les mains vides. Le cinéaste américain possède pourtant cette qualité rare : construire une œuvre, film après film. Il est mal aimé chez lui, boudé par les prix et ignoré des jurys successifs, mais heureusement le public français sait encore reconnaître un grand au royaume des tocards. Cocorico. Finalement, il fut assez peu question de pellicule lors de cette 79e édition. Du cinéma, oui, celui des postures et des concurrences de vertu. Celui où l’on monte les marches comme on monte au front, à condition que la guerre ait lieu devant les photographes et qu’elle rapporte des applaudissements au bar lounge. Une tribune-pétition lançait le Festival contre « l’emprise grandissante de l’extrême droite sur le cinéma ». Défense de rire. Voldemort ressemble désormais à Vincent Bolloré, et le logo de Canal+, au générique des films projetés, recevait des huées en guise de remerciement pour son financement. Avec un micro ou un tapis rouge, nos artistes montent un maquis en cinq minutes. Vercors peut aller se rhabiller. Mais pour la première fois, les Jean Moulin de la Croisette se sont pris une réponse dans les gencives. Maxime Saada, le patron de Canal+ a répliqué : hors de question de travailler avec ceux qui considèrent la chaîne comme fasciste. Remercions-le d’épargner à tout ce petit monde un dilemme cornélien : devons-nous accepter l’oseille du Diable ? Finito.
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Sauf qu’à bien y regarder, le dilemme n’en était pas un. Ils n’en avaient strictement rien à carrer. D’autant que la Résistance rapportait, socialement, médiatiquement et professionnellement. La riposte s’organise. Les agents appellent tout leur répertoire et les groupes WhatsApp chauffent. Il faut une armée de signataires. On hurle au maccarthysme (bien que je n’aie guère le souvenir que les cocos d’Hollywood s’auto-listaient pour ensuite se plaindre d’être sur une liste), on dénonce la censure, le massacre des piafs au Paraguay, l’invisibilité des Papous sur grand écran et les non-binaires sous-représentés à la Queer Palm financée par Canal+ (ah non pardon, il ne faut pas le dire). Bref, ChatGPT tourne à plein régime, Le Monde et Libé attendent le top départ, les rotatives sont prêtes, les consciences aussi. Le chiffre monte, péniblement. On racle les fonds de tiroir jusqu’au trognon, des travailleuses du sexe jusqu’aux historiens de tout et de rien. Sous les lunettes noires, les gouttes perlent. D’autant que d’autres paroles commencent à se libérer, de Kassovitz à Salvadori, sans compter les silences lourds de sens. Voilà qui fissure le décor. Jusqu’ici, le cinéma français parlait d’une seule voix, celle qui avait le micro. Dès que d’autres parlent, le chœur se révèle moins impressionnant.
Heureusement, deux films sur l’Occupation sont projetés, dont le très attendu Moulin de László Nemes. Timing idéal pour se refaire la cerise. Encore raté. Un gauchiste déguisé en journaliste demande à Gilles Lellouche s’il appelle à voter Mélenchon pour empêcher les héritiers de Klaus Barbie – comprenez le RN – d’arriver au pouvoir. Le comédien l’envoie paître gentiment. Comment ? Et les bruits de bottes ? Et la chasse aux Juifs ? (Ah non, cela aussi, il faut l’enlever) La collaboration et tout le tintouin ? Rien. Ou presque. Décidément, un vent nouveau se lève sur la Croisette. Le diktat impressionne moins. Les signataires peinent à devenir foule – 3 500 à ce jour – mais ils se transforment en collectif : « Zapper Bolloré ». Le réveil sera pénible. La ministre de la Culture, dont personne ne connaît ni la trogne ni le nom, décide alors de monter au créneau. La réponse de Canal serait « disproportionnée », dit-elle, en ayant une pensée pour « les 260 000 emplois de la filière du cinéma ». Le but contre son camp est sublime. Où sont donc les 256 500 signataires manquants ? On pourrait faire la liste de ceux qui n’ont pas signé, en France comme à l’international – puisque certains se gargarisent de l’arrivée de « grands noms du cinéma » comme Javier Bardem, Ken Loach ou Walter Salles –, ceux qui ne se soumettent pas au régime, mais ça nous renverrait aux heures sombres. Pas de ça chez nous ! La 79e édition restera dans les mémoires, non pour ses récompenses, mais parce que pour la première fois, le vernis a craqué. L’hégémonie chancelle et le petit théâtre antifasciste a dévoilé ses coulisses : une panique de petits rentiers.
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