Quelle est la genèse de ce projet ?
Depuis mon adolescence, j’ai eu envie de créer mon propre univers. Il fallait qu’il existe dans ma vie à mon humble échelle et pour le plaisir. Le Wanderlust Orchestra me questionnait sur l’identité sonore du groupe. J’étais dans une impasse. C’était scolaire. J’avais besoin de m’éprouver dans l’écriture et sans redite. L’idée d’une mégalopole sombre et futuriste m’a semblé propice à multiplier textures et divagations sonores. J’ai pensé à planter le décor avant de penser musique. Ensuite, c’est passé par une recherche de textures inattendues. Les deux batteurs, en peaufinant leur entente musicale, ont collecté diverses percussions et objets de récupération – peaux, plastique et métal – illustrant le contraste entre ville numérique et ville organique. L’idée m’est alors venue d’utiliser un piano préparé, c’est-à-dire un piano traditionnel auquel j’ai adjoint de la pâte-à-fixe, des aimants, des baguettes de bois. J’ai demandé aussi aux violonistes de jouer très près du chevalet pour faire ressortir les harmoniques.
Pourquoi avoir choisi de travailler avec un ensemble aussi important ?
En tant que compositrice, disposer d’une formation symphonique, c’est un cadeau inestimable ! Je suis très touchée par l’aspect épique des musiques amples. Au cinéma, me bouleversent les grandes sagas d’un John Williams, dont la grande culture classique transparaît dans sa création personnelle. J’ai fait Sciences-Po, j’ai monté ma structure de production, mon label et mon association. Ce côté entrepreneur et ce laboratoire d’écriture sans limites me donnent l’impression d’avoir un projet qui a de la gueule.
« Ville Totale est éminemment empreint de références à la métropole du Blade Runner de Ridley Scott où l’urbanisme définit une psyché d’humanité robotisée »
Camille Durand, alias Ellinoa
Pouvez-vous nous résumer l’histoire de Ville Totale ?
Nous sommes propulsés dans les tribulations et les mutations d’une ville écrasante pour vivre une sorte de conte moderne plein de paradoxes. Pour faire référence à Matrix, le film réalisé par les Wachowski, je dirais que pendant le concert en 3D, c’est un peu comme si je demandais aux mélomanes de prendre la pilule rouge qui permet de se déconnecter de la matrice, mais aussi la pilule bleue, car avec la 3D je les exhorte à me faire confiance aveuglément pour s’endormir dans l’illusion d’un son évolutif. Ils voient le violoniste côté cour, mais l’onde leur parvient côté jardin ! Ville Totale est éminemment empreint de références à la métropole du Blade Runner de Ridley Scott où l’urbanisme définit une psyché d’humanité robotisée. J’ai souhaité que l’humain sous contrainte des rythmes de vie urbains revisite sa place dans la ville. Escalader les immeubles pour se réapproprier l’espace plutôt que d’emprunter les rues et voies tracées : « Parkour » décrit cela. Les murs se lézardent et la renaturation – texte co-écrit avec Christelle Bakhache, conservatrice des espaces naturels alpins – grignote le béton pour redessiner, dans « Lianes et ascenseur émotionnel », une harmonie entre cité et nature.
Comment décide-t-on de se frotter à la 3D sonore, qui est si peu répandue ?
Je suis bien entourée ! Terence Briand, l’ingénieur sonore de mon orchestre, est passionné de 3D depuis dix ans et il « attendait depuis longtemps des gens qui écrivent en 3D sonore immersive ». J’avais cette ébauche de Ville Totale et j’ai donc joué le jeu de la composition pensée et écrite avec un projet en adéquation avec ce système, et tout fonctionne à merveille. Dans ce dispositif 3D, on calcule la place de l’auditoire pour créer l’effet. La musique doit surprendre, ne doit jamais circuler où on l’attend, ce qui suppose une bonne vue d’ensemble pour exalter sentiments et sensations par la distribution et la diffusion des bruitages et instruments de l’orchestre. J’ai utilisé divers procédés d’écriture pour dessiner les concepts de l’histoire. En ouverture, pour le morceau éponyme « Ville Totale », les aspects mélodiques sont construits sur la gamme par tons – tous les espaces entre les tons sont égaux – ce qui évoque le totalitarisme. Au contraire, des claves rythmiques impaires très complexes viennent brouiller les repères et symboliser le stress de la ville disloquée. « Canopée », l’ultime morceau, possède la même structure, mais tout est consonant, lisse et mélodieux, de manière à signifier la transformation.
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C’est hardi de se confronter à un procédé si complexe !
Mais c’est tellement grisant ! Même si l’envie d’écrire de la belle musique est ma motivation principale, j’ai ce désir d’utiliser la technique pour renforcer mon discours. La palette d’émotions que peut susciter la musique orchestrale me fait vibrer. Et là on passe un cran au-dessus dans l’expérience de concert avec ce dispositif surpassant tout ce que l’on peut faire en stéréo. Si les musiciens de l’orchestre ont été surpris par le résultat, le public devrait avoir la découverte d’une sensation sonore vrombissante et mouvante comme jamais auparavant. Le son diffusé en 7.1 par sept enceintes disposées autour de lui a pour but de l’immerger au cœur du sensationnel de cette ville. Si les enceintes sont fixes, le logiciel recrée un espace virtuel de grande sphère dans laquelle tout est permis en termes de pilotage avant-gardiste !
Pourquoi avoir décliné Ville Totale en un diptyque vidéo puis en jeu vidéo ?
Je trouve intéressant d’avoir un univers qui se décline sous différents médias mais développant la même histoire. Le concert en 3D est déjà un concert « augmenté ». Au-delà de l’album on a sorti un diptyque mélangeant images réelles, maquettes et animation image par image. J’ai donné carte blanche aux frères Berner, pour ce court métrage. « La Chute » suit le parcours d’un personnage en papier précipité à travers une ville aux perspectives impossibles. Pour le jeu vidéo, le parti pris graphique et sonore prend le contre-pied de celui du spectacle immersif en haute définition puisqu’il remonte aux sources du gaming pour proposer un jeu de plateforme « vintage » en pixel-art, dont la musique est constituée des morceaux de l’album. J’ai assuré moi-même la conception et les graphismes du jeu et demandé à l’encodeur de dépasser l’aspect technique en proposant que la bulle au sein de laquelle le personnage se déplace puisse exploser. Il l’a fait ! C’est novateur !






