[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1570537652588{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]
Dossier prostitution, reportage. Et de l’autre côté de la frontière ? Enquête sur les maisons de passe de nos amis suisses et les conditions de travail de ces dames.
À la frontière franco-suisse, depuis la douane fantôme de Viry, dans la ville de Plan-les-Ouates, à l’angle droit d’un triangle dont les deux autres points sont une usine Rolex et un concessionnaire Lamborghini, se trouve un banal pavillon dans un quartier résidentiel. De l’extérieur, rien ne laisse deviner que c’est un bordel. Ni plaque ni enseigne, il faut traverser le jardin pour découvrir sur la porte d’entrée deux petits diablotins ne laissant aucun doute quant à la nature de l’activité exercée dans l’Angel’s villa. Ici se prostituent une demi-douzaine de Françaises de souche ou d’origine maghrébine à des clients, parmi lesquels des Français aisés voulant jouir dans la légalité. Les passes des « hôtesses », c’est ainsi que s’appellent en Suisse les travailleuses du sexe, sont facturées autour de 250 CHF. Les prestations des maîtresses du donjon, elles, s’envolent. Égalité des sexes oblige, les clientes sont aussi les bienvenues, avec ou sans conjoint. À l’abri de la maison close, dans une ambiance douillette ou entre les murs capitonnés de la salle sur demande, la prostitution s’exerce sans tabou.
Changement de décor dans la rue Rodo. À deux encablures du célèbre jet d’eau du Léman et des sièges sociaux des banques d’affaires internationales, se côtoient trois bordels qui affichent fièrement leur activité dans le quartier de Plainpalais. C’est là que se trouve le Venusia, tenu par « Mme Lisa », une Suissesse qui fait travailler dans son « salon de massage et spa », le plus grand bordel de Genève, une majorité de Françaises mais aussi des femmes des pays de l’Est. Ouvert le 24 juillet, des dizaines d’hôtesses se relaient. Certaines sont frontalières et y travaillent pour un revenu d’appoint le soir ou un jour par semaine, d’autres viennent depuis Paris en avion pour le week-end, quand il y a le plus de clients. Sur le pas de la porte l’usager est accueilli par des affiches, d’un goût au mieux douteux, qui présagent bien de ce qui est proposé à l’intérieur. C’est la propreté tendance hygiéniste qui frappe d’abord. Des murs blancs pour une atmosphère presque clinique dans le vestiaire où se préparent les prostituées.
Les prostitués, profession libérale au même titre que les avocats, sont aussi déclarés au centre des impôts et s’acquittent de leurs charges comme n’importe quel travailleur de la Confédération.
Elles sont jeunes, belles et souriantes, c’est la règle dans tout commerce, plus encore dans celui-ci. Et en tenue de travail, c’est-à-dire en lingerie fine qui découvre une majorité de poitrines dont le bonnet D est dû à la chirurgie. Dans les étages supérieurs – 650 m2 pour ce seul bordel – se trouvent un spa, un fumoir (très bien ventilé pour respecter la législation relative à la santé !) et dix chambres cosy et spacieuses, à thème, chacune décorée avec soin. La carte des prestations a de quoi soulever les cœurs les moins prudes. Les pratiques de base et d’autres que la décence interdit formellement de nommer s’affichent entre 120 et 500 CHF. Avec des options en supplément laissées à la discrétion et au bon vouloir des hôtesses. Seuls invariants dans tous les lupanars: le préservatif est obligatoire et l’argent n’est pas encaissé directement par les prostituées. Le tenancier tient aussi la caisse.
À la porte attenante, le Geneva girls, ce sont deux bordels détenus par un homme d’affaires hongrois qui occupent l’immeuble. Il est propriétaire de six « salons » dans Genève et fait venir son personnel, réceptionnistes et prostituées, depuis la Hongrie. Un aimable réceptionniste de 180 kilos accueille les clients et encaisse l’argent ensuite redistribué aux travailleuses, après prélèvement de la commission du proxénète qui s’élève ici à plus de 60 %. Les femmes sont logées sur place au dernier étage. Elles travaillent deux mois puis repartent un mois en Hongrie. Le charmant Magyar, qui parle peu le français, m’indique qu’une seule compatriote allobroge travaille là et m’invite à parler avec elle. Il voudrait bien d’une Abyssinienne pour étoffer le panel d’hôtesses exclusivement blanches.
Lire aussi : MARION MARÉCHAL & ÉRIC ZEMMOUR : FAITES LA DROITE PAS LA GUERRE
Au deuxième « salon » situé à l’étage, sous l’œil d’une gentille mamie officiant comme réceptionniste, six femmes attendent, désœuvrées. C’est l’après-midi, les clients ne sont pas encore au rendez-vous. Également en petite tenue, elles affichent des corps sculptés, si besoin au scalpel, préparés avec soin pour leur métier. L’expression « travailleuses du sexe » prend tout son sens dans les bordels car, malgré l’atmosphère feutrée, la figurine du bouddha, les canapés en cuir, les chambres style XIXe et les bouteilles de vin de Champagne, il n’est pas question du tout d’amour mais de sexe.
Les hommes n’y cherchent pas d’affection ou de compagnie. Les femmes parlent hongrois et trois mots en petit nègre. Il est possible d’embrasser l’hôtesse moyennant un supplément, si elle est d’accord. Mais pas avec la langue. Le baiser français ne se vend pas. Un coup d’œil sur la carte permet de constater que les tarifs et prestations sont identiques dans toute la rue. On y vient pour pratiquer une sexualité « classique », chronométrée de 20 à 30 minutes. Et une sexualité déviante, extrême, qui trouve dans la prostitution le moyen d’être assouvie car aucune compagne ou épouse, protestante, catholique, musulmane, juive ou athée, même dépourvue de toute notion de morale, n’accepterait librement de s’adonner aux pratiques contre-nature proposées. Il n’est pas sûr qu’un époux ose d’ailleurs le demander. L’offre répondant à la demande, offre détaillée par le menu, c’est bien l’importance et la nature de la demande qui est effrayante.
La prostitution est un phénomène impossible à éradiquer dont l’interdiction engendre une insécurité pour les femmes, prostituées ou non. La vénalité apparaît aussi crûment. Par appât du gain et pour la sûreté, les prostituées vont en Suisse et non forcées par la misère.
Face à Manor, temple de la consommation des fortunes suisses, orientales et extrême-orientales, quartier de la gare Cornavin fréquenté discrètement par quelques tapineuses suisses qui ramènent les clients dans de beaux appartements privés, se trouve le Diva Institut. C’est une autre forme de prostitution qui se pratique dans cet immeuble chic. Ni plaque ni interphone, les clients sont reçus au troisième étage sur appel téléphonique par des hôtesses et escortes françaises de luxe. La prostitution se doit de respecter le voisinage et de s’exercer sans trouble à l’ordre public. À l’image de la Suisse, c’est propre, calme, ordonné et transpire le fric.
Les tarifs sont plus élevés pour des prestations qui se veulent plus glamours et d’autres plus marginales. Il y a des habitués avec leurs préférences. Pour une escorte à domicile, à qui l’on peut faire la conversation entre deux passes, il faut compter 500 CHF de l’heure. Idem pour être accompagné à une réception mondaine. La libido des millionnaires suisses est un mystère ressemblant à celui du défunt Édouard Stern. Dans les maisons closes, entre adultes consentants et dans la limite de la loi, tout est permis au nom de la liberté du marché et de la morale protestante.
Lire aussi : Le populisme, maladie ou remède ?
La cité de Calvin et résidence de Mammon est la capitale européenne de la prostitution puisqu’on y dénombre trois mille prostitués et cent quarante bordels. Celles et ceux (bien moins nombreux) qui pratiquent ce métier sont répertoriés dans un registre de la police du Canton de Genève afin d’empêcher tout trafic d’être humain. Il faut être de nationalité suisse, avoir un permis de résident ou un permis de travail temporaire pour y exercer. Les prostitués, profession libérale au même titre que les avocats, sont aussi déclarés au centre des impôts et s’acquittent de leurs charges comme n’importe quel travailleur de la Confédération.
Dans les faits, les « salons de massages », puisque c’est ainsi qu’ils se nomment, abritent la prostitution des ressortissantes de l’Union Européenne, Espagnoles, Roumaines, Hongroises et Françaises. Les Suissesses préfèrent exercer à leur compte, étant ainsi libres de déterminer leurs tarifs, prestations, horaires et de toucher la totalité des revenus liés à leur travail (après impôts bien sûr, en Suisse l’évasion fiscale des nationaux n’est guère appréciée). Il y a aussi des hommes qui se prostituent à des hommes ou à des femmes dans des lieux distincts.
Dossier? Trottoirs, bordels : même tarif ?
Légalisation, pénalisation, tolérance ? @scribefou s’est penché sur les problématiques concrètes posées par la plus vieille question du monde. Reportages, interviews, réflexions, le dossier de la rentrée. ??https://t.co/MH0XW00PYY
— L'Incorrect (@MagLincorrect) September 7, 2019
Genève reste cependant Babylone et non Gomorrhe car le consentement est de mise. Toutes exercent un métier légal, qui n’est pas frappé d’infamie comme en France mais dont la pénibilité justifie les revenus très élevés, même pour la Suisse : autour de 10 000 CHF mensuels, une fois déduits les commissions des maquerelles et maquereaux, les impôts sur le revenu et autres affiliations à la sécurité sociale et cotisation mutuelle.
À l’issue de cette brève tournée genevoise – où les bordels ont pourtant la réputation d’être moins difficiles pour les prostituées que certains de Lausanne et Zurich – la raison pour laquelle Saint Louis, malgré lui, rouvrit les bordels devient évidente. La prostitution est un phénomène impossible à éradiquer dont l’interdiction engendre une insécurité pour les femmes, prostituées ou non. La vénalité apparaît aussi crûment. Par appât du gain et pour la sûreté, les prostituées vont en Suisse et non forcées par la misère. En réalité des femmes, peu nombreuses, préfèrent vendre leur corps pour gagner, légalement, en seize journées d’âpre labeur l’équivalent du salaire annuel d’un smicard français. Mais, comme l’autre le chantait, « les sous, croyez pas qu’elles les volent, parole ».
Élodie Peroloni
[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





