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Entretien avec Diego Fusaro: L’Italie est l’avant-garde de l’Europe

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Publié le

6 septembre 2018

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Diego Fusaro n’a que trente-cinq ans mais il est extrêmement ambitieux. On le dit l’homme qui a inspiré la campagne du Mouvement 5 étoiles (M5S) d’un autre trentenaire, Luigi Di Maio. Favorable à l’accord de gouvernement trouvé avec la Ligue, il se définit comme appartenant à la gauche, sinon au marxisme.

 

Vous appelez au dépassement des clivages politiques anciens. L’accord de gouvernement entre le M5S et la Ligue confirme-t-il votre analyse ?

Oui. La dichotomie classique opposant la droite à la gauche s’est épuisée. Nous en sommes arrivés là parce que la droite et la gauche disent la même chose : marché souverain, dénationalisation, atlantisme, domination de l’Union européenne, etc. Droite et gauche sont les deux ailes du capitalisme et de la classe dominante, le seigneur global-élitiste dans une lecture hégélienne. Désormais, la véritable opposition, c’est le bas contre le haut, le peuple contre l’élite, le serf national-populaire contre le seigneur global- élitiste. Le peuple est composé par la vieille classe travailleuse et par la vieille souche moyenne, cela veut dire par les vaincus de la mondialisation. Ce qui s’est passé en Italie lors des législatives du 4 mars 2018, c’est que le peuple a gagné contre l’élite, le serf contre le seigneur. L’Italie est aujourd’hui l’avant-garde de l’Europe, un laboratoire politique unique.

 

En France, nous avons l’impression que le patron de la Ligue et ministre de l’Intérieur Matteo Salvini a pris la main sur la coalition, parvenant même à éclipser le président du Conseil Giuseppe Conte dans le traitement médiatique international. Cela correspond-il à la réalité ?

Partiellement. Les vrais protagonistes sont Salvini et Di Maio, les représentants de la Ligue et du M5S, donc du front uni populiste. Conte est l’homme institutionnel, celui qui garantit les équilibres et joue le médiateur entre les deux groupes. Ligue et 5 étoiles ont triomphé parce qu’ils ont bousculé les vieilles catégories et les conventions. Ils ont des valeurs de droite et des idées de gauche. Valeurs de droite : nation, religion, État, honneur. Idées de gauche : solidarité, classes travailleuses, communauté, droits sociaux.

 

Désormais, la véritable opposition, c’est le bas contre le haut, le peuple contre l’élite, le serf national-populaire contre le seigneur global- élitiste.

 

Les cartes électorales respectives des deux alliés se complètent presque parfaitement : la Ligue réalise ses meilleurs scores dans ses bastions traditionnels du Nord, quand le M5S remporte la mise dans le Sud. Mais qu’est-ce qui rassemble tous ces électeurs soutenant le nouveau gouvernement ?

L’Italie du Nord a en effet voté pour la Ligue. Quant au Sud, il a plébiscité le Mouvement 5 Etoiles parce qu’autrefois la Ligue était « du Nord », favorable à la sécession du Nord de l’Italie, plus riche et plus prospère. Il s’agissait du legs de la vieille question méridionale, bien étudiée par Gramsci. Mais à vrai dire, le Nord qui a voté pour la Ligue et le Sud qui a voté pour le Mouvement 5 Etoiles partagent une même orientation : peuple contre élite, bas contre haut, travail national contre capital cosmopolite. C’est cela qui importe, c’est la clef de ces votes.

 

Nourri par les particularités institutionnelles françaises, dont le scrutin majoritaire à deux tours lors de l’élection présidentielle et des élections législatives, le succès d’Emmanuel Macron a pour l’heure étouffé la montée des mouvements « populistes » en France. Croyez- vous le modèle italien exportable de ce côté-ci côté des Alpes ?

J’espère vivement que le modèle populiste italien pourra prévaloir aussi en France. Macron est le produit in vitro de l’élite financière, l’ennemi du peuple et de la classe travailleuse nationale. La dialectique employée pour vaincre le populisme en France est la même qu’en Italie, utiliser l’antifascisme en l’absence du fascisme: ils présentent comme fasciste tout ce qui s’oppose au capital cosmopolite et comme antifasciste tout ce qui le défend. Ainsi, ils légitiment les détenteurs du capital. Le chef-d’œuvre de l’hégémonie des dominants, dirait Gramsci. J’espère que le peuple français le comprendra.

 

Vous dites vouloir sortir Gramsci du marxisme. Est-ce nécessaire ? Est-ce possible ?

Oui, je crois nécessaire de libérer Gramsci mais aussi Marx du marxisme. Il y a peu de temps est sorti en France mon livre Encore Marx ! (éd. Ovadia), dans lequel j’explique pourquoi ce travail intellectuel est nécessaire. J’essaierai d’être synthétique : si les gauches abandonnent l’intérêt qu’elles portaient à Marx et à Gramsci, de même que la lutte pour les droits sociaux et contre le capital, il faut cesser de s’intéresser aux gauches, mais continuer à utiliser Gramsci et Marx. Les gauches ont trahi Gramsci et Marx. De la lutte contre le capital, elles sont passées à la lutte pour le capital. De la lutte contre l’impérialisme des États-Unis d’Amérique, elles sont passées à la lutte pour l’impérialisme des États-Unis d’Amérique. Toutes les victoires de la gauche durant les trente dernières années furent aussi des défaites de la classe travailleuse et des victoires de la classe dominante.

 

La bataille culturelle ne saurait se résoudre à une bataille idéologique, elle doit s’accompagner de la production de biens culturels au moins aussi séduisants que ceux qui sont actuellement offerts au public. En France, la droite dit qu’il faut s’adapter au réel mais ne développe pas de contre-culture intégrée à son époque.

Absolument, il faut une nouvelle hégémonie culturelle. Gramsci défendait le point de vue national-populaire du bas contre le haut, du peuple contre l’élite, du serf contre le seigneur. De là découle l’importance du « fait culturel », comme l’appelait Gramsci. Si le seigneur fait l’éloge d’un concept comme la globalisation, le serf devrait défendre la glèbalisation (de glèbe), en refusant l’appauvrissement global de la classe travailleuse par la mise en concurrence à l’échelle planétaire. Si le seigneur fait l’éloge de l’immigration de masse, le serf devrait la combattre comme déportation de masse d’esclaves de l’Afrique, dans le but de réduire les salaires, de créer des conflits horizontaux entre les serfs autochtones et les serfs migrants, de « tiers-mondiser » l’Europe. Et ainsi de suite. Il faut penser autrement et retourner l’idéologie dominante que les patrons cosmopolites utilisent d’abord pour nous asservir mentalement. La culture, Gramsci nous apprend cela, est le lieu où nous devenons conscients de notre monde historique et de ses con its, mais aussi de notre positionnement réel dans ces conflits.

 

La dialectique employée pour vaincre le populisme en France est la même qu’en Italie, utiliser l’antifascisme en l’absence du fascisme. 

 

Machiavel disait que « l’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps ». Le gouvernement italien s’est-il préparé à une éventuelle contre-attaque de la classe politique traditionnelle et de l’Union européenne ?

Machiavel avait raison. Et il convient aussi de s’inspirer de son réalisme concret et historique. Le gouvernement italien sera attaqué de toutes les façons par l’élite dominante, par son clergé intellectuel et son corollaire qu’est le cirque médiatique. Le mondialiste Soros était furieux du résultat des élections en Italie. C’est le signe que ce gouvernement prend la bonne direction. Le gouvernement doit regarder la Russie de Poutine, se libérer de l’Union européenne et du lien mortel avec l’Otan et les États-Unis d’Amérique. Il doit aussi bâtir des alliances avec les États non alignés et avec les autres mouvements populistes en Europe. Gramsci nous l’enseigne : quand la classe dominante perd le consensus, elle impose avec la violence sa propre domination. Et ceux qui chercheront à jouer les seigneurs apatrides du mondialisme contre nous seront là. Il faut que nous soyons prêts.

 

Encore beaucoup d’efforts, camarade !

 

Il n’est pas de coutume de commenter, surtout sévèrement, les propos d’un invité de la page précédente. C’est discourtois. Et pourtant, nous nous y sommes livré. Parce que, comme on ne dit pas en italien, il ne faudrait pas trop pousser mémé dans les orties.

 

En apparence, le discours de Diego Fusaro est implacable. Incontestable. D’une froide logique explicative de la marche du monde – ou du moins de l’Italie, mais comme celle-ci est présentée comme une « avant-garde », c’est bien que la troupe des nations n’a endait que la percée du popolo d’Italia pour se lever. On l’écoute et soudain, tout semble s’éclairer. «Bon Dieu… Mais c’est bien sûr… », s’exclame-t-on presque, tel un vulgaire commissaire Bourrel.

Et puis on relit et on découvre la faille. Enorme. Béante. A engloutir tout un convoi de philosophes marxistes sur un tronçon disparu de pont génois. Nonobstant la reconnaissance que l’on doit au théoricien du M5S de nous avoir accordé un entretien, si on connaissait le con qui a fait sauter le pont, on lui reprocherait seulement une erreur de timing.

Pour Diego Fusaro, Lega et M5S l’ont emporté parce qu’ils ont « des valeurs de droite et des idées de gauche», qu’il détaille : « Valeurs de droite: nation, religion, État, honneur. Idées de gauche : solidarité, classes travailleuses, communauté, droits sociaux.» Il n’y a pas d’erreur de traduction, Fusaro nous a répondu en français. Comme quoi la doxa marxiste se décline encore en toutes les langues. « Foule(s) esclave(s), debout ! debout ! »

 

Fusaro ignore ou feint d’ignorer que la droite –  catholique, on dit ça en passant – n’a pas attendu son cher Marx pour batailler en faveur des droits des ouvriers.

 

La « communauté » est donc une « idée », et de gauche s’il vous plaît. Que la gauche ait justement œuvré méthodiquement pour détruire toutes les communautés qui constituaient le socle de la société et faisaient rempart aux menées idéologiques de l’Etat – une « valeur de droite » qu’il dit, le bougre, alors que la droite, justement, ne cesse de réclamer que l’Etat ne se mêle que de ce qui le regarde, c’est-à-dire de pas grand-chose ! –, qu’elle n’ait eu de cesse d’atomiser les communautés naturelles échappe à son raisonnement.

De même que Fusaro ignore ou feint d’ignorer que la droite – catholique, on dit ça en passant – n’a pas a endu son cher Marx pour batailler en faveur des droits des ouvriers. Blanc de Saint-Bonnet, connait pas, La Tour du Pin non plus (liste non exhaustive). Sans parler de la « solidarité », qui n’avait pas eu besoin d’être conceptualisée avant que la gauche ne s’en mêle et qui n’est pas plus de gauche que la communauté dont elle est consubstantielle.

La démonstration de Diego Fusaro, sa dialectique du serf contre le seigneur séduira si l’on accepte ses postulats – or ils sont faux, et pas seulement parce qu’ils sont une version ripolinée de la lutte des classes – et si l’on admet ses arrière-pensées perverses qu’il exprime sans détours dans la presse italienne.

Pour Fusaro, en effet, qui se sent « vraiment plus proche de Marx que de Jünger ou de Heidegger » auxquels il ne concède que la critique de l’invasion du monde par la technique, il n’est qu’un combat qui vaille d’être mené: celui de tous – tous les « serfs », tous les supposés exclus – contre la pieuvre «technico- capitaliste». Les autres combats, tous les autres, ne sont, pour reprendre une expression usitée en France dans certains milieux qui se reconnaîtront, que de l’enfumage pratiqué par ledit système.

En vertu d’un autre postulat – « l’unité de la race humaine », mais vue du belvédère exclusivement laïc –, agrémenté de lectures hégéliennes, Fusaro appelle à rejeter les « fausses dichotomies» qui ne sont que des leurres lancés par le pouvoir pour asseoir un peu plus sa domination. Les « fausses dichotomies » ? « Les gays contre les hétéros, les Blancs contre les Noirs, les musulmans contre les chrétiens », etc.

Le fond de la pensée politique de Diego Fusaro est là : parvenir, par le soulèvement de tous ces « serfs », à la concrétisation de « l’aspiration communiste à une société sans rapports de domination, sans exploitation et, donc, sans propriété privée ». Cent fois en devanture des librairies remettez votre Marx, il se trouve toujours des gens pour marcher dans la combine…

Bruno Larebière

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