Quel critère a présidé à votre sélection, la qualité de la mort ou celle de l’œuvre ?
Au début notre réflexion, la qualité de la mort, comme vous dites, son caractère particulièrement dramatique, spectaculaire ou significatif, a joué un rôle déterminant – avec, en outre, le côté romanesque de telle ou telle disparition fameuse : Eschyle le crâne fracassé par une tortue lâchée par un aigle, Molière quasiment mort sur scène, Rilke empoisonné par une épine de rose, Lawrence d’Arabie mourant à motocyclette sur une petite route de campagne, John Kennedy Toole se suicidant au gaz d’échappement parce qu’il ne trouve pas d’éditeur pour La Conjuration des imbéciles, Ernst Jünger s’endormant à 103 ans après avoir reçu quatorze blessures au cours de la Première Guerre mondiale. Mais peu à peu, nous nous sommes éloignés de cette approche, qui, privilégiant l’anecdote, risquait à chaque instant de basculer dans le grotesque, du style « palmarès des morts les plus incroyables ». Nous nous sommes donc arrêtés aux œuvres : résolus à raconter, en s’appuyant sur leur mort, les destins de quelques-uns des grands créateurs de la littérature universelle, de l’Antiquité à nos jours. L’objectif ultime étant de donner envie aux lecteurs d’aller plus loin, et de se plonger sérieusement dans ce qui rend ces morts irremplaçables.
La mort semble confronter et réunir, souvent, les poètes et leurs rêves. Serait-elle un seuil révélateur de haute intensité ?
Même lorsqu’elle est volontaire, la mort confronte le poète à ce contre quoi il s’est toujours battu. L’art, affirmait Malraux, est un anti-destin : le moyen de se préparer à la mort, de lui sourire par avance en lui montrant, preuves à l’appui, qu’elle n’est pas toujours victorieuse et qu’on peut lui échapper. C’est pour cela que l’on devient poète, pas pour s’enrichir ou pour faire le malin. Pour vaincre une mort qui nous suit pas-à-pas, et sans laquelle, par conséquent, il serait vain de chercher à comprendre les œuvres, qui, à tant d’égards, n’en sont que le reflet.
Pourquoi avoir conclu avec Ormesson ? N’est-il pas très en dessous du panthéon qui le précède ?
Cher Romaric, en tant qu’auteur de Suffirait il d’aller gifler Jean d’Ormesson…, vous étiez le seul à pouvoir poser une telle question, le seul à oser bousculer l’idole et les convenances – et nous aurions été un peu frustrés que vous ne le fassiez pas. Il est certain que l’intéressé, même sans y croire tout à fait, aurait reconnu avec un sourire complice qu’il se sentait fort inférieur au reste de notre sélection, et il aurait même fait semblant d’exiger qu’on l’en retire séance tenante. Mais il aurait eu tort, et vous aussi, d’ailleurs. Tort, parce que certains membres de notre panthéon sont moins grands que célèbres, tort parce que d’Ormesson, outre ses bavardages, a écrit au moins deux vrais livres (La gloire de l’empire et Au plaisir de Dieu…), tort enfin parce qu’à beaucoup d’égards, il paraît assez révélateur de ce qu’est devenue la littérature française, pour qu’on lui fasse une place.
Quelle est la mort d’écrivain qui vous touche le plus ?
Peut-être, pour son humanité poignante, celle d’Alexandre Dumas, qui après une existence pleine de bruit et de fureur, de volupté et de tragédie, reviendra modestement et presque piteusement s’éteindre en province chez son fils – à qui il chuchote, en descendant du train en gare de Dieppe : « Je viens mourir chez toi… ». Contrairement à Porthos, son alter ego, qui périt comme un Titan héroïque en pleine possession de ses moyens, Dumas a déjà tout perdu avant de perdre la vie.
Celle qui paraît le plus contraire à son œuvre ?
Probablement Ovide qui, devenu fameux en célébrant les plaisirs de la chair, mourra loin de Rome, exilé par Auguste pour les avoir trop chantés – condamné au froid, à la solitude et à la chasteté.






