Il suffit d’interroger les femmes de son entourage pour mesurer l’ampleur de leur sentiment d’insécurité. Chacune, ou presque, porte le poids d’une histoire sombre : des mains baladeuses sur leur corps, des scènes obscènes, des ombres persistantes dans la nuit, ou pire, des violences indicibles. Selon le ministère de l’Intérieur, en 2023, chaque heure, la France enregistrait treize violences sexuelles et cinq viols. Pas étonnant qu’un simple appel au témoignage sur les réseaux sociaux ait suffi pour que L’Incorrect reçoive une avalanche de récits bouleversants.
Cette avalanche de témoignages est le signe d’une insécurité grandissante. Et les chiffres ne trompent pas. En 2023, les services de sécurité ont recensé 114 000 victimes de violences sexuelles, selon un rapport du ministère de l’Intérieur. Parmi celles-ci, 74 % (soit environ 84 000 victimes) ont subi ces violences hors du cadre familial ou conjugal. Et ces chiffres ne sont que la face émergée du phénomène. Selon l’enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité (VRS) 2022 conduite par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), seules 2 % des personnes de 18 à 74 ans victimes de violences sexuelles hors cadre familial portent plainte auprès des forces de sécurité. Ne plus risquer d’être une victime : voilà le nouveau mot d’ordre à mesure que l’insécurité explose. Une situation qui oblige les Françaises à adopter de nouveaux comportements et stratagèmes pour éviter les situations à risques, ou être capables d’y faire face si elles ont le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Changer ses habitudes pour ne rien risquer
C’est le cas de Prune*, 23 ans, qui raconte avec la voix enrouée, presque désolée : « J’ai été violée à l’âge de 12 ans après les cours. Depuis, je ne sors jamais dans les bars et les boîtes de nuit parce que je n’aime pas les foules et je ne bois jamais d’alcool. » Une vie modifiée depuis l’adolescence, presque confisquée par l’événement. « L’alcool rend vulnérable et je ne peux pas me permettre de l’être », ajoute-t-elle. Comme si cela allait de soi pour une femme de son âge.
Le nombre de licenciées dans les clubs de boxe a explosé en vingt ans : une augmentation de 1 359 %
Les transports en commun sont devenus l’un des lieux de chasse privilégiés des bourreaux. Rappelons que 60 % des auteurs de violences sexuelles dans les transports en commun d’Île de France sont des étrangers (chiffres en 2023 du ministère de l’Intérieur). Voyager avec des inconnus, c’est, pour les femmes, prendre le risque de se retrouver en face d’un potentiel agresseur. Alors certaines d’entre elles utilisent des stratagèmes comme Justine. « Je sais que certaines femmes mettent plusieurs couches de vêtements sur elles pour éviter de se faire toucher. Moi, je mets systématiquement mes écouteurs pour éviter qu’on vienne me parler », confie-t-elle. D’autres vont plus loin et accumulent les couches de vêtement, pour ne rien laisser paraître de leurs formes. Une sorte de burqa de fait, mais tout est bon pour éviter les problèmes.
Applications girl power
Contexte sécuritaire et essor du numérique obligent, pléthore d’applications ont vu le jour ces dernières années pour aider les femmes à éviter les dangers encourus dans l’espace public. Depuis novembre 2024, l’application Uber propose un service uniquement pour les femmes (Uber by Women) qui les assure d’un chauffeur du même sexe. Vu les nombreux témoignages de femmes publiés dans la presse, c’était un défi sur lequel l’application de VTC devait se concentrer.
L’application Umay est à cet égard intéressante. L’objectif est de sécuriser ses trajets en partageant sa localisation avec des proches et d’identifier des points de chute dans lesquels se réfugier si besoin. L’application a déjà noué de nombreux partenariats avec des municipalités, notamment la ville de Rouen où l’application compte près de 4 000 utilisateurs. Plus étonnant, Mon Chaperon propose de faire du copiétonnage façon Blablacar pour ne pas être seule lors de ses déplacements. On peut citer plusieurs autres applications comme The Sorority, Sekura ou encore App-Elles.
Gazeuses à poivre, tasers et sports de combat
Pourtant, quand les problèmes surviennent, elles n’ont d’autres choix que de se défendre. Alors pour parer à de telles éventualités, les femmes s’arment. Un constat qu’Olivier, policier dans les Yvelines (78), a pu tirer dans son secteur. « On voit de plus en plus de femmes qui se promènent avec des gazeuses lacrymogènes ou à poivre, des shockers, des petits tasers. La plupart font partie de la catégorie D, donc autorisés, elles peuvent y avoir recours dans l’espace public. En tant que flic, je le conseille », remarque-t-il. Les ventes de ce genre d’armes de défense ont augmenté, notamment dans les armureries parisiennes. Une augmentation de plus 30 %, nous confie un armurier parisien.
Elles apprennent aussi à se battre. Le nombre de licenciées dans les clubs de boxe a explosé, passant de 1 195 en 2000 à 17 439 en 2018 selon la Fédération Française de Boxe (FFB). Soit une augmentation de 1 359 % en moins de vingt ans ! Les sports de combat deviennent un moyen de gagner confiance en elles, et de pouvoir se défendre contre un agresseur.
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Tel est le résultat d’une défiance vis-à-vis des capacités matérielles des forces de l’ordre à protéger les femmes dans l’espace public. 74 % des Français se déclarent peu confiants en la capacité du gouvernement d’assurer leur sécurité en matière de délinquance, cambriolages et agressions, selon un sondage Odoxa pour nos confrères du Figaro qui date de 2024. Un chiffre qui explique le succès des cours de autodéfense et des stands de tirs. En l’espace d’une décennie, le nombre d’adhérents de ces stands a augmenté de 70 % et vient de franchir la barre fatidique des 250 000 licenciés.
Porter plainte, une nécessité oubliée
Après le temps de la défense vient celui de l’attaque : pour endiguer le phénomène, il faut que les victimes déposent plainte. C’est encore assez rare, puisqu’en 2023, la moitié des victimes ont franchi la porte d’un commissariat plus de six mois après les faits, tandis que 17 % d’entre elles ont attendu cinq ans (chiffres SSMI). Pourtant, le phénomène #MeToo a permis une augmentation de 25 % des déclarations de violences sexuelles. En l’espace de quelques semaines entre 2017 et 2018, nous sommes passés de 3 304 enregistrements en janvier 2017 à 4 605 en juillet 2018. Entre les deux, l’incontournable affaire Weinstein, en octobre 2017.
Cette prise de conscience de l’importance de porter plainte ou de déposer une main courante s’est généralisée et devrait inéluctablement porter ses fruits. « La première fois, je n’ai porté plainte que cinq ans après les faits. Aujourd’hui, dès que je subis la moindre micro-agression sexuelle, je dépose une main courante pour alimenter les dossiers des auteurs de ce genre de faits », confirme Prune.
« Au quotidien, nous faisons le maximum pour prévenir les risques de tels actes, mais la majorité des cas, nous n’intervenons qu’a posteriori. Là est la difficulté », nous confesse une source sécuritaire haut placée de l’Essonne. Avant de préciser : « Après l’agression sexuelle ou le viol, notre travail d’enquête débute. Il y a un double enjeu qui consiste à arrêter l’individu coupable pour qu’il ne fasse pas d’autres victimes en ayant un maximum de pièces à apporter au dossier et faire en sorte que la victime porte plainte. »
Face à l’insécurité grandissante, les femmes s’organisent, se protègent et se mobilisent, mais à quel prix ? Gazeuses dans le sac, applications sur smartphone, défiance envers les forces de l’ordre traduisent un mal bien profond : l’effacement de l’autorité et le règne de l’impunité. Restaurer la sécurité dans l’espace public n’est pas qu’un impératif, c’est une condition sine qua non pour redorer le blason d’une France déchue et redonner à nos citoyennes leur liberté. C’est aussi cela la marque d’une grande nation.
* Tous les prénoms ont été modifiés.





