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Frédéric Beigbeder : à la recherche du père inconnu

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Publié le

13 janvier 2025

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Après la mort de son père, l’ancien prince des nuits parisiennes écrit sans fard un beau livre éclaté et sensible tournant autour de l’énigme d’un presque inconnu.
© Benjamin de Diesbach

La recherche du père inconnu, c’est le thème du beau Sarabandes X de Corentin Durand qui sort également en cette rentrée (cf. critiques livres de ce numéro), c’était aussi celui de Cœur, l’un des grands livres de la rentrée de septembre (et prix Interallié), signé Thibault de Montaigu, un sujet dans l’air du temps, si l’on veut, et même si ces écrivains, pour Montaigu et Beigbeder, n’ont pas choisi la date de décès de leur père, évidemment, qui déclencha l’écriture de leurs livres. Il est néanmoins frappant qu’après une décennie à cultiver la haine du patriarcat tout à trac, le père redevienne un personnage central de la littérature contemporaine. Oh, certes, pas sous forme régnante, grandiose, impériale, non… On nous montre plutôt des pères défaillants, quasi absents dans le cas de Beigbeder, mystérieux, flamboyants et paternellement inconséquents. La figure anciennement terrible, autoritaire, saturnienne, parfois, est devenue une figure troublée, elliptique, insaisissable. Le patriarcat est sans doute mort en 1793, comme le pensait Balzac à rebours des néo-féministes, avec le sacrifice du père de la nation, et après sa perpétuation dans quelques familles, il s’est dissipé pleinement au moment où fut sonnée l’heure de jouir sans entraves. Depuis, le père est en général porté disparu.

L’auteur médite sur les ravages du divorce de masse, sujet tabou, bien davantage que les  atermoiements des transfuges sociaux

Fils de James Bond

Les pères qu’on enterre aujourd’hui, ce sont précisément les boomers tant décriés, désormais, par leurs petits-enfants, dont le père de Beigbeder fut un cas d’école : capitalisme offensif, bilan carbone faramineux et liste de conquêtes interminable. James Bond fut le père symbolique de ces pères, comme le rappelle l’écrivain digressant sur cette icône des trente glorieuses et dont tous les attributs seraient aujourd’hui perçus comme obscènes. L’auteur médite aussi sur les ravages du divorce de masse, sujet tabou, bien davantage que les atermoiements des transfuges sociaux. Un sujet tabou parce que faire comme si la séparation parentale pouvait être vécue sans trop de séquelles par les enfants est une espèce de déni constitutif de l’opération. Pourtant, il s’agit bien là d’une des épreuves principales de la génération née après les années 60 : se construire malgré l’éclatement de son monde. L’écriture peut d’ailleurs naître de cette gageure, en témoigne le journal que le petit Frédéric tient durant les vacances passées avec son père, rares moments de relative connivence, comme si ses notes pouvaient lui permettre de retenir le père sur le papier, acte prémonitoire du livre qu’il écrit des décennies plus tard après l’avoir définitivement perdu sur terre.

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Un portrait-puzzle

Qui était Jean-Michel Beigbeder ? C’est la question à laquelle son fils tente de répondre à travers ce livre. Ce qu’il était ? Un enfant meurtri, bien sûr, comme la plupart des adultes, et c’est sous cet angle que Frédéric Beigbeder aborde son sujet, le traumatisme de l’internat où Jean-Michel fut relégué enfant, dans le froid, l’indifférence, voire la cruauté et l’humiliation. C’est en ces lieux que l’écrivain voit l’origine du solipsisme paternel dont il dût, par la suite, tant souffrir, comme de son absence. Pour cerner l’énigme, l’écrivain rassemble des textes de diverses natures et des souvenirs variés, nous offrant un puzzle hétéroclite qui révèle le portrait d’un boomer exemplaire autant dans sa part d’ombre que dans son rayonnement. Introducteur en France du métier de chasseur de têtes, Jean-Michel Beigbeder passa sa vie à voyager, côtoyer les puissants et séduire des mannequins, paravent d’une solitude essentielle et d’une impossible tendresse envers ses fils. Sur un sujet aussi intime et aussi grave, l’auteur de 99 francs s’en sort très bien. Son ton badin s’affronte à des vertiges ; toute une époque s’incarne en un destin singulier ; quelques gestes, quelques scènes, témoignent de liens véritables au sein du mystère maintenu ; les traits d’esprits maquillent la douleur et le ton enlevé sauve des lourdeurs funèbres. Un cocktail piquant et profond qui secouera le lecteur tandis que derrière lui aura encore grandi l’ombre de ce spectre, le père, qui est décidément promis à hanter la littérature d’une époque orpheline.


UN HOMME SEUL, Frédéric Beigbeder, Grasset, 220 p., 19,50 €

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