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Giacomo Leopardi : à l’ombre des Lumières

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Publié le

22 mai 2025

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Le plus grand penseur du romantisme est sans doute italien et poète. Méconnu dans nos contrées, Giacomo Leopardi (1798-1837) voit ses bouleversantes Petites Œuvres morales enfin rééditées par Allia. L’occasion de se pencher sur la pensée météorique d’un homme qui se consuma à la lumière du savoir.
© DR

Il aurait parlé plus de onze langues, dont l’hébreu, le grec ancien et le latin à l’âge de neuf ans. Il serait devenu bossu et presque aveugle à force d’étudier dans la bibliothèque de son père – une des plus grandes du pays en ce début de XIXe siècle en Italie – à une époque où le pays n’a jamais été aussi exsangue, détaillé en multiples portions rivales, dont la très traditionaliste Marche Pontificale où se blottit la petite « ville-balcon » de Recanati, fief familial du jeune poète. Il aurait vécu sans n’avoir jamais connu aucune femme mais a écrit parmi les plus beaux poèmes d’amour de la langue italienne. Mais surtout, il serait mort à Naples d’une indigestion de glace au citron – étrange agonie sybaritique pour un authentique zélote des lettres à la vie quasi-monacale. À vrai dire, au-delà des nombreuses légendes qui courent sur Giacomo Leopardi, on en connaît peu sur sa vie et sur sa carrière fulgurante. C’est encore sa somme philosophique qui en dit le plus : ses Zibaldone (« brouillons » en italien), soit près de 4 000 feuillets où le poète se targue de vouloir tout commenter à l’aune de sa sapience illimitée et de son esprit clairvoyant – biologie, minéralogie, théologie, philologie, tout y passe, avec cette curiosité acrobatique typique de ces jeunes âmes élevées entre Lumières et Romantisme. À ce titre, Leopardi n’est pas sans rappeler un certain Novalis, lui aussi de mort jeune et de faible constitution, comme consumé de l’intérieur par une âme trop brillante…

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« Je suis un sépulcre et je porte un mort en mon sein », disait le tout jeune poète, pas vraiment emballé par l’idée de cohabiter avec le reste du monde – développant par là une intuition désespérée de cette fatalité de la naissance qu’on retrouvera presque intacte chez Cioran, un siècle et demi plus tard. Car si Leopardi caresse quelques idées révolutionnaires en réaction à son père, conservateur et catholique fervent, il semble en revanche avoir peu d’espoir quant à sa destinée ou celle de l’Italie. Une vision ténébreuse qui en fait un précurseur du romantisme, et qu’attestent ces Petites Œuvres morales, où se côtoient réflexions sur son temps et dialogues sur le mode antique entre des concepts ou des objets personnifiés – dont un dialogue drolatique entre la Mort et la Mode, qui annonce prophétiquement notre ère de la consommation. Si la nature même de son journal philosophique peut paraître manquer d’articulation, Leopardi se montre un jouteur retors pour tout ce qui touche à la maïeutique et au trait d’esprit – sa connaissance de l’Antiquité lui permettant de manier concepts et idées à la lumière de son humour très pince-sans-rire.

Leopardi est un homme des Lumières qui a déjà un pied dans le Romantisme, une position instable qui le rend capable de prendre la tangente et de railler un certain rationalisme en vogue, dont on fit la colonne vertébrale de la nouvelle pensée autorisée. Prophète autant qu’amuseur, il s’amuse ainsi à imaginer comment une certaine « académie des sillographes » – comprendre, de machines à calculer qui préfigurent l’intelligence artificielle – serait capable d’instruire un concours pour concevoir des machines capables de « jouer le rôle et le personnage d’un ami qui ne critique ni ne plaisante son ami absent ; qui n’oublie pas de le défendre lorsqu’il l’entend blâmer ou tourner en ridicule ». Il imagine en clair le futur chatbot tel que nous le connaissons, car dans un monde déjà réduit à son capital informant, « s’il est vrai que la vie n’a pas plus de consistance que le songe d’une ombre, elle pourra bien être simulée par la veille d’un automate ». La pensée de Leopardi, si elle a des atours encyclopédiques dans Zibaldone, se donne ici davantage comme une véritable « fonderie de mythes », une façon de réactualiser une certaine intertextualité platonicienne qui lui permet de pointer des concepts forts avec une ironie princière qui bat déjà en brèche les mensonges à venir de la modernité. Preuve en est cet incroyable dialogue entre la Terre et la Lune, où déjà sont moquées les visées de ce qu’on appelle aujourd’hui l’antispécisme, qui n’est jamais qu’un anthropocentrisme dévoyé…


PETITES ŒUVRES MORALES, GIACOMO LEOPARDI, Allia, 288 p., 20 €

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